La loi est inique, mais c’est la loi

On se souvient qu’il y a quelques mois un employé d’une commune vaudoise avait condamné à une amende de 240 francs un retraité qui avait jeté par erreur une bouteille en PET avec d’autres déchets plastique. Il y a quelques semaines, c’est une habitante de Villeneuve qui s’est vu infliger une amende de 150 francs pour avoir jeté des papiers dans une poubelle alors qu’elle se promenait dans un parc. Là encore, les employés communaux chargés de surveiller les citoyens déviants ont jugé que cette dame avait enfreint l’obligation de trier ses déchets. Beaucoup de commentateurs, sur les sites de presse et sur les réseaux sociaux, ont trouvé cela absurde et disproportionné – mais il est hélas peu probable qu’ils soient majoritaires. Le syndic de la commune, lui, ne voit absolument rien de problématique dans le fait de sanctionner lourdement les gens qui jettent leurs déchets dans les endroits autrefois prévus pour cela: le règlement, c’est le règlement. N’importe quel acte, aussi injuste, excessif et abusif soit-il (selon une conception traditionnelle des choses), est aujourd’hui parfaitement légitime et acceptable dès lors qu’il est prévu par le règlement. Un abus de droit prévu par le règlement est autorisé; il est même obligatoire.

On moque volontiers les Vaudois pour leur amour des lois… Pourtant, cette dérive répressive est celle de toute la société occidentale. Et si, dans les pays voisins, ce sont les autorités qui se livrent à un autoritarisme croissant contre leurs administrés, ici en Suisse, c’est plutôt la population qui réclame des autorités et des lois de plus en plus liberticides. On a pu s’en convaincre durant la crise du Covid, où les autorités helvétiques se sont montrées, malgré tout, beaucoup plus accommodantes qu’à l’étranger, alors que de simples citoyens harcelaient la police pour dénoncer leurs voisins et revendiquaient haut et fort l’enfermement durable de tous les «indisciplinés».

L’obsession de réglementer la vie des autres risque de se manifester une nouvelle fois le 29 novembre prochain. Selon un récent sondage de presse, une majorité de Suisses seraient prêts à accepter l’initiative populaire demandant d’inscrire dans la Constitution fédérale une interdiction des… feux d’artifice. En attendant qu’on y ajoute, sans doute, la prohibition des instruments de musique, des pantoufles roses et des chaises de balcon. De vieilles dames et de vieux messieurs s’offusquent de ce que les feux d’artifice font peur aux animaux; mais personne ne lancera une initiative pour interdire à certains animaux de faire peur aux humains; parce que les humains, dans l’inconscient collectif de l’Occident moderne, deviennent moins importants que les animaux, les végétaux ou les minéraux. Les humains ne sont tolérés qu’à condition de faire de moins en moins de bruit, de se faire de moins en moins remarquer, de vivre de moins en moins – et, bien sûr, de respecter les règlements.

Le mouvement ne s’arrête pas. De prochaines étapes se profilent déjà. A Berne, un élu socialiste demande que la loi oblige les conducteurs de voiture à ouvrir leur portière avec la main droite, sous prétexte de mieux protéger les cyclistes inattentifs. Quant à la Fondation contre le racisme et l’antisémitisme, elle souhaite une surveillance accrue des «émojis qui cachent des messages de haine» dans les conversations sur internet (le verre de lait serait un symbole de «pureté blanche», le kiwi véhiculerait des discours transphobes, la baguette de pain ferait référence aux Français de souche, etc.).

Tous ces exemples font sourire tant ils apparaissent grotesques… jusqu’à ce que les sanctions commencent à pleuvoir, parce que le règlement, c’est le règlement.

Heureusement que les journalistes et les politiciens nous répètent chaque jour que notre monde de fous furieux est un monde libre, et que les régimes illibéraux, ce sont les autres.

Pollux

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