Reconnecter la Lune à la réalité
Ce mois de mai, nous dit-on, nous offre deux pleines lunes; la première le 1er mai (qui est la journée où, traditionnellement, des gens désœuvrés promettent la lune à ceux qui travaillent) et la seconde le 31 mai. C’est donc un mois passablement lunaire.
Le mois précédent n’a pas été moins lunaire, puisque la mission Artémis II de la NASA a fait les gros titres de nombreux médias: elle a battu un record de distance à 406'000 kilomètres de la Terre pour survoler et photographier la face cachée de la Lune, qui avait déjà été survolée et photographiée pour la première fois en 1959 par une sonde soviétique. Les complotistes disent en ricanant que c’est bien la première fois que les Américains s’approchent autant de la Lune. (Le discours des complotistes ne nous semble pas très crédible; mais celui de l’officialité étasunienne ne l’est-il pas encore moins?) Les wokistes obsessionnels, pour leur part, affirment avec des tressaillements de joie que c’est la première fois qu’on envoie vers la Lune une femme blanche et un homme racisé. (Si un politicien UDC avait déclaré qu’il fallait «envoyer les bonnes femmes et les bronzés sur une autre planète», ça aurait fait un sacré scandale…) Enfin, on trouve quelques illuminés écologistes qui dénoncent «une course à la puissance pour coloniser de nouveaux territoires et exploiter des ressources», ce qui incarne selon eux «l’imaginaire astrocapitaliste» (sic).
Nous, ce qui nous préoccupe vraiment, ce n’est pas la quantité mensuelle de vieilles lunes, ni la représentation des minorités dans l’espace, ni même l’exploitation astrocapitaliste des cratères extraterrestres. C’est plutôt cette nouvelle manie, omniprésente depuis quelque temps, d’employer l’adjectif lunaire pour qualifier tout ce qui apparaît incroyable, surréaliste ou déconnecté de la réalité. La Lune serait-elle déconnectée de la réalité?
Interrogée sur ce phénomène, l’intelligence artificielle nous explique qu’il s’agit d’«un néologisme de sens très récent, qui a explosé dans le langage courant au milieu des années 2010. (…) Le mot a été massivement adopté par les journalistes sportifs, les chroniqueurs TV et les réseaux sociaux pour remplacer des adjectifs comme hallucinant, surréaliste ou improbable. (…) C’est devenu un mot-tic de langage».
Comme la mode veut qu’on épanche ses soucis personnels auprès de l’intelligence artificielle, nous lui avons révélé à quel point ce mot-tic nous agaçait. A notre grande surprise, elle nous a répondu: «C'est un sentiment très partagé!» Et la voilà qui dénonce pêle-mêle «la surutilisation, qui finit par faire perdre toute force descriptive», «l'effet de mode», ou encore «l'appauvrissement du vocabulaire». Et de rappeler l’existence de beaux adjectifs comme extravagant, rocambolesque, ubuesque ou abracadabrantesque.
Ce diagnostic rigoureux nous fait du bien. Il démontre que l’IA, elle, n’est pas dans la Lune, qu’elle ne se montre pas lunatique lorsqu’il s’agit de concilier sélénologie et sémantique, et qu’elle peut en remontrer aux nombreux humains qui s’expriment sans réfléchir au sens des mots qu’ils emploient.
Pollux