R.I.P. Texas Ranger
De même qu’on trouve beaucoup d’individus très infréquentables parmi les soutiens à la cause palestinienne (c’est bien le drame de ce peuple, dont les «amis» ne valent guère mieux que les ennemis), il existe aussi, il faut bien l’admettre, quelques braves gars éminemment sympathiques chez les partisans de l’impérialisme américano-israélien. Nous rendons hommage aujourd’hui au plus légendaire d’entre eux, décédé le 19 mars dernier.
Chuck Norris, acteur de cinéma et de séries télévisées et champion d’arts martiaux, a beaucoup incarné le vrai cowboy, qui tire d’abord et discute ensuite, ou qui tire d’abord et continue ensuite de tirer sans discuter; celui qui est contre les armes à feu, tout contre; qui ne dénonce pas les violences policières, parce qu’il les commet lui-même avec conviction; et qui se sent plus à l’aise dans les vastes plaines du Texas, au volant d’un pick-up vrombissant, que dans un potager urbain avec une trottinette électrique; un cowboy qui mange de la viande, qui ne s’interroge pas sur son genre, et qui ne va chez le psy que lorsque ce dernier a fait quelque chose de très vilain.
Il a fait rêver toute une génération: Chuck Norris peut te casser un bras avec un coton tige; lorsque Chuck Norris arrive à un passage à niveau, c'est lui qui arrête le train; lorsque Chuck Norris court, la Terre tourne plus vite; quand le premier homme a marché sur la Lune, Chuck Norris y était déjà allé courir; Chuck Norris est capable de compter jusqu’à l’infini, deux fois de suite, et il connait la dernière décimale de Pi. On dit que Chuck Norris est né dans une cabane en rondins qu'il avait construite lui-même, et que Jésus Christ est venu sur Terre en 1940 avant Chuck Norris. On dit aussi que Google est le seul endroit où l’on peut «taper Chuck Norris». Internet regorge de ces plaisanteries, qui exaltent davantage la force invincible et surhumaine que l’éco-anxiété et la déconstruction masculine.
Ces qualités ne vont pas forcément de pair, hélas, avec la nuance et la subtilité. Chuck Norris appartenait à cette Amérique profonde, à la fois naïve et touchante, à qui un bon pasteur dit: «Ceux-ci sont les gentils, ceux-là sont les méchants!» Et ces braves gens, durant toute leur vie, restent fidèles à cette parole qu’ils croient divine, massacrant avec piété des populations dont ils sont sincèrement persuadés qu’elles n’ont pas leur place au sein de la Création. Confondre la Suisse, la Suède et la Somalie entraîne parfois un risque de regrettables méprises, mais peu importe car c’est l’intention qui compte; ils ont combattu le bon combat, ils ont tué les méchants, ils en retirent la satisfaction du devoir accompli.
Aussi l’acteur le plus fort du monde avait-il choisi son camp: l’Amérique et Israël; Trump et Netanyahou; sans nuance et sans subtilité; parce que tous les autres n’étaient que des terroristes. Nous avons aussi chez nous, en Europe, en Suisse, des individus se disant «de droite», aux idées et aux comportements assez traditionnels, pas des mauvais bougres, mais avec un esprit tellement carré qu’ils perçoivent le monde comme un tableau à double entrée, avec deux colonnes. Ceux-ci ont toujours été les gentils, donc ceux-là seront toujours les méchants.
Or le monde est complexe, surtout aujourd’hui. Trois décennies après la «fin de l’histoire», il revient à la multipolarité, mais avec des pôles qui, à bien des égards, se sont inversés par rapport à ceux de la Guerre froide. Cette complexité échappe totalement à certaines personnes, ou alors elle les désarçonne. Se pourrait-il qu’elle ait vaincu l’homme le plus invincible du monde?
Pollux
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