A trop scruter la quantité, on néglige la qualité

Il va falloir voter au mois de juin sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», aussi nommée «Initiative pour la durabilité». Ce double titre laisse déjà deviner l’ambiguïté, mais aussi le potentiel de succès de cette initiative qui séduit tant la droite conservatrice et souverainiste, qui ne veut pas voir la Suisse submergée par l’immigration, que la gauche bobo-écolo-décroissante, qui n’aime simplement pas les êtres humains.

Dans le camp adverse, les élites bien-pensantes et progressistes qui s’offusquent de ce texte ne nous donnent guère envie de les suivre. Comme souvent, la médiocrité des opposants nous incline à voter oui, et celle des partisans à voter non.

L’initiative prescrit des remèdes sévères pour empêcher la population suisse de dépasser 10 millions d’habitants; elle prévoit déjà des mécanismes réactifs à partir d’un seuil de 9,5 millions – sachant qu’à l’heure actuelle on vient de dépasser la barre des 9 millions. La première pensée qui vient à l’esprit est qu’il est absurde de vouloir fixer arbitrairement, bureaucratiquement, une limite chiffrée à la population d’un pays. On oublie que la démographie est aussi une force et que les peuples multitudinaires, quel que soit leur niveau de développement, peuvent difficilement être vaincus.

Cette réflexion n’est évidemment valable que si la croissance démographique est nôtre, ce qui n’est hélas pas le cas en Suisse, ni dans le reste de l’Europe occidentale, puisque le taux de natalité des autochtones y est infiniment bas et que la population n’y augmente qu’en raison de l’immigration. Ce sont les immigrés qui sont forts, pas les autochtones.

Une contradiction fondamentale

Pourquoi la natalité occidentale est-elle aussi faible? Parce que le déclin des naissances va de pair avec celui de la civilisation. Beaucoup de couples ne veulent plus avoir d’enfants parce que c’est trop cher, ça prend trop de temps, c’est une contrainte, ça empêche de profiter de la vie, et surtout ça surpeuple la planète. Nous vivons dans une société qui idéalise sa propre disparition et qui est prête à se laisser mourir, voire à se suicider si ça ne va pas assez vite.

Pourquoi ce rêve d’une nature désertée par l’être humain n’amène-t-il pas à refuser toute forme d’immigration? Parce que le fantasme idéologique de la décroissance s’accompagne, paradoxalement, d’une volonté de profiter d’un maximum de plaisirs matériels avec un minimum d’efforts. Les Suisses ne veulent plus exécuter eux-mêmes les tâches qu’ils jugent dégradantes ou dévalorisantes; ils ne veulent plus nettoyer, cuisiner ou évacuer les poubelles. Ils ne s’intéressent plus aux métiers utiles; ils veulent être assistants socio-éducatifs ou coaches en développement personnel, mais pas boulangers, quincaillers ou ingénieurs. Pour permettre aux citoyens du monde déclinant de continuer à vivre dans le confort, et en attendant que les robots réussissent à subvenir à tous nos besoins, il faut donc faire venir des gens d’ailleurs. Les partisans de la décroissance démographique se plaignent de la surpopulation, mais ils ne sont pas prêts à se priver de l’aide apportée par (une partie de) l’immigration. Les opposants à l’initiative se feront un plaisir d’insister sur cette contradiction.

Une promiscuité presque délibérée

Vivre dans des lieux fortement peuplés n’est pas fatalement un enfer si l’on côtoie principalement des gens avec lesquels on partage un lien communautaire, et si l’on se donne les moyens de se loger et de se déplacer convenablement. Or ces deux conditions ne sont pas remplies aujourd’hui en Suisse. L’immigration, mais aussi l’éclatement des modèles sociaux, nous confrontent à des gens avec lesquels nous n’avons plus grand-chose en commun. Et les Suisses extériorisent désormais leur mal-être en rechignant à adapter et à développer leurs infrastructures, s’opposant à la moindre construction et préférant étouffer progressivement dans un environnement de plus en plus étriqué. Cela rend la croissance démographique insupportable, alors qu’elle pourrait ne pas l’être, ou l’être beaucoup moins.

Ce quadruple constat – décroissance autodestructrice, besoin d’immigration, délitement socioculturel et sous-développement infrastructurel – résume les soucis de la Suisse d’aujourd’hui, à 9 millions d’habitants. Fixer une limite démographique que nous pourrions atteindre dans dix ou quinze ans ne va résoudre aucun de ces problèmes, et le choix qui se posera à nous dans trois mois se résumera donc à donner (pour se défouler agréablement) ou ne pas donner (pour limiter le risque de casser quelque chose) un grand coup de marteau à côté d’un clou qui continuera à nous résister. Tel est l’éternel problème de la démocratie: il manque un chef pour tenir le marteau et viser juste.

Pollux

Thèmes associés: Economie - Environnement - Politique fédérale - Société

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