Lausanne 34e année      «ne pas subir»       Janvier  2004 No 331

 

 

 

Sommaire :

 

Editorial

L’éditorialiste se penche sur les vertus d’Armée XXI telles qu’elles apparaissent dans les déclarations fracassantes des nouveaux généraux.

 

Encore les paysans

C. P. est convaincu qu’il faut faire entendre aux paysans la vérité, et non ce qu’ils ont envie d’entendre

 

En direct de Sirius

Max revient sur les mésaventures de l’humoriste Dieudonné, il médite sur la notion de solidarité et sur la réinsertion sociale onéreuse des voyous. Il nous offre, en prime, une proposition financière originale.

 

«Vision zéro»

Claude Paschoud relève la disproportion entre les efforts entrepris pour limiter le nombre de victimes de la route, et l’apparente indifférence qui entoure les victimes des infections nosocomiales

 

Besoin d’autorité

Michel de Preux se penche sur la notion de tolérance : il observe que la démocratie moderne assimile toute vérité à une opinion dès lors qu’elle est indésirable et impose des opinions comme s’il s’agissait de vérités ou de dogmes quand de telles opinions sont impuissantes à s’imposer par elles-mêmes.

 

Bricoles

Conquête spatiale et liberté

 

Votations fédérales

Embarras de la rédaction sur les objets fédéraux !

 

En feuilletant 24 heures

Le traditionnel tour d’horizon du mois écoulé, pêché dans la lecture attentive de «24 heures»

 

 

Editorial

 

         Armée XXI a été acceptée par une forte majorité de votants helvétiques intelligents et bien informés.  C’est donc une bonne armée et c’est désormais l’armée suisse. On peut toutefois se demander pourquoi l’armée suisse réformée, qui comporte de nouveaux grades et  ne comprend plus aucun corps d’armée ni aucune division, continue à conférer à ses officiers généraux les plus en vue le grade de divisionnaire et de commandant de corps. Soucieux de participer dans un esprit constructif à la nouvelle réforme qui ne manquera pas de sortir prochainement des tiroirs du Département de la défense, nous avons décidé de remédier dès à présent, avec effet rétroactif, à ce regrettable état de fait, et de ne plus appliquer aux huiles de notre armée – y compris les brigadiers dont on ne voit pas pourquoi ils ne bénéficieraient pas de cette mesure délicieusement «otanocompatible» – que l’appellation de général.

 

         Or donc, le général Keckeis, chef de l’armée, et ses subordonnés, chargés par le pouvoir politique de démontrer à la population le bien-fondé des nouvelles tendances en matière de mode militaire, nous bassinent en toute occasion avec les missions subsidiaires devenues, au mépris de toute logique, prioritaires, pour ne pas dire exclusives. Et comme le bon peuple s’imagine à tort que subsidiaire signifie accessoire ou  secondaire, on s’efforce de démontrer qu’il n’en est rien, bien au contraire.

 

         C’est ainsi que le général Keckeis, s’exprimant – fort bien, d’ailleurs – le 21 novembre 2003, à Montreux,  dans le cadre du Symposium des officiers de Suisse romande et du Tessin, a expliqué à l’assistance que «subsidiarité vient du latin subsidium, qui veut dire prestation d’assistance, soutien, promotion». Notre dictionnaire latin-français nous confirme en effet que le mot subsidium peut signifier secours, soutien, renfort, aide, assistance, protection. De promotion nulle trace, ce qui n’est pas pour nous étonner, car les bienfaits de la promotion de la paix avaient totalement échappé à ces ballots de Romains. Par ailleurs, le premier sens de subsidium est réserve (en parlant de troupes). Les missions subsidiaires sont donc bel et bien, comme les issues de secours, des pis-aller, des solutions qui ne devraient intervenir qu’occasionnellement, en cas de nécessité absolue.

 

Nous voulons bien croire, compte tenu de la situation internationale, que la protection de certaines ambassades nécessite actuellement l’intervention de l’armée. Mais nous voulons espérer aussi que ce ne sera pas toujours le cas. Quant aux manifestations comme le Forum de Davos et autres réunions internationales à risques, elles n’entraînent l’intervention des militaires que parce qu’on veut bien les abriter. Il n’est pas question de remettre en cause la présence sur notre territoire des organisations internationales qui font la joie et la fierté des Genevois, entre autres : elles font partie des meubles, même si, avec  la disparition de la neutralité,  le choix de la Suisse comme lieu de résidence ne se justifie plus guère. En revanche, nous ne voyons nullement la nécessité d’accueillir des réunions qui coûtent un saladier, simplement pour préserver la précieuse «image de la Suisse» si chère, c’est le cas de le dire, à nos hommes politiques.

 

Le 21 novembre, le général Keckeis pavoisait : «Nous étions une armée d’instruction à la guerre. Nous sommes devenus une armée d’engagement.» Que de mépris implicite, dans ce cocorico, à l’endroit de tous les militaires qui, jusqu’au 31 décembre 2003, se sont astreints à cette bête instruction à la guerre ou l’ont dirigée! Les anciens de tous grades,  le général Mabillard, le général Abt, le général Dousse, le général Rickenbacher et tant d’autres ? Tous des ânes !

 

         Cette arrogance a eu pour effet que les militaires qui ont rendu leur matériel fin décembre n’ont eu droit ni à un merci, ni à un bravo, ni même à un verre de jus d’orange. Il ont eu l’outrecuidance d’en être marris. Des ânes !

 

         Puisque nous parlons âneries, nous serions bien contents que le général Keckeis nous explique pourquoi, il y a quelques semaines, un jeune ex-fantassin de montagne de notre connaissance a été reconverti, pour son plus grand plaisir, d’ailleurs, en conducteur de char, alors que, tout récemment, le bataillon de chars 17 a été chargé, lors de son cours de répétition, de monter la garde autour de diverses représentations et résidences diplomatiques, sans chars, cela va de soi. Il y a là une logique qui nous échappe. Mais sans doute cela est-il dû au fait que l’auteur de ces lignes est un âne, bâté de surcroît.

 

         Aussi, ne récriminons pas et ne voyons que l’essentiel : l’armée suisse est enfin entrée dans la modernité, elle fait enfin quelque chose d’utile, les compétences sont enfin utilisées avec discernement, et, surtout, le général Keckeis est content, mais alors vraiment très content.

 

Le Pamphlet

 

 

Encore les paysans

 

Mon article «Charles Poncet a-t-il franchi la ligne», publié dans le numéro 329, a inspiré à M. et Mme Henri et Marlène Mamin, de Blonay, une réaction que la rédactrice du Pamphlet a fait paraître dans le numéro suivant, sans commentaire, comme nous en avons l’habitude.

Contrairement à la coutume, en revanche, et pour des raisons qui m’échappent, cette correspondance discourtoise, dont l’original était dûment signé, a paru sans le nom de ses auteurs.

 

En résumé, je prétendais en novembre qu’il n’est plus possible à la fois de s’intégrer dans de grands ensembles supranationaux où règne la libre concurrence à tous niveaux et à la fois de sauver un secteur économique où l’on produit durement des biens dont personne ne voudrait pour leur prix de revient. Je persiste et je signe.

 

M. et Mme Mamin me disent que «le problème n’est pas là» et que ce sont «essentiellement les salaires misérables accordés au secteur primaire qui expliquent l’essentiel du bon marché des produits importés». L’explication est un peu courte, surtout dans un secteur économique où la rémunération des paysans n’est généralement pas – sauf en Suisse – constituée d’un salaire. Mais même si c’était vrai, même si le prix des produits agricoles importés était artificiellement bas à cause d’un subventionnement illicite (i.e. contraire aux engagements pris dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce), ce serait une preuve supplémentaire que le problème est bien là où je le vois.

 

Et ce qui me consterne, c’est que mes contradicteurs soient rassurés, non pas par l’annonce d’un retour possible au protectionnisme pour les produits agricoles, mais par l’abondant courrier de lecteurs publié ou non par l’Hebdo.

 

En quoi les glapissements du monde rural et les manifestatons sous les fenêtres de Me Poncet aideront-ils les paysans à sortir du surendettement, de la baisse constante de leurs revenus et de l’image déplorable qu’ils viennent d’offrir dans cette récente controverse, malgré le capital de sympathie dont ils bénéficient encore ?

 

C.P.

 

 

En direct de Sirius

 

Innocent Dieudonné

 

Etonnant Dieudonné ! Le fantaisiste de talent, souvent provocateur, il faut bien l’avouer, non content de s’être présenté aux dernières présidentielles françaises, a eu l’inconvenance de paraître en direct, sur un plateau de télévision nationale, vêtu en juif orthodoxe posant au supporter virulent de l’axe américano-sioniste – qui, nous en sommes bien conscients, ne saurait exister que pour les esprits pervers sujets à la paranoïa – et de conclure, bras tendu, par un tonitruant «Heil Israël !»1… Et de subir les foudres des organisations de maintien de la pensée alignée habituelles qu’il serait fastidieux d’énumérer ici. Handicap de la jeunesse, l’inconscient ignorait certainement l’affaire des «couveuses»; mot malheureux de lever de rideau qui valut au chansonnier Jean Rigaud un baisser de rideau plombé et définitif… il y a une grosse cinquantaine d’années déjà… comme le temps passe ! Aussi est-ce certainement en toute candeur que l’on a pu entendre notre ami Dieudonné avouer le 19.1.2004, sur les ondes de France Info, qu’il avait été quelque peu dépassé par les retombées de son incartade et tout autant surpris par l’ampleur des mesures de rétorsion qu’elle avait entraînées… Et de faire l’énumération des quelques municipalités de France ayant, depuis, jugé inopportune sa venue en tournée. Au passage, après avoir eu la courtoise précaution de réitérer ses excuses à ceux qu’il avait pu choquer, l’humoriste n’a pu que constater qu’à force de ménagements de susceptibilités particulières et de précautions oratoires imposées par la loi, le domaine d’inspiration de son art tournait à la peau de chagrin, en particulier dans le cadre du spirituel écornant le religieux, dans une république revendiquant fièrement sa laïcité. Sans toutefois oser espérer une prochaine abrogation de l’inquisitoriale loi Fabius-Gayssot2, gageons que le pays qui a donné à Louis XII et à François Ier notre ami Triboulet, au monde Molière, Voltaire et Beaumarchais, et s’est tout dernièrement enrichi d’un ministre de l’intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales (sic !), trouvera, pour garantir la liberté d’expression des amuseurs publics, une solution libérale, spirituelle et finale.

 

La solidarité : une vertu sans limites

 

Il aura fallu que le vol charter égyptien FSH 604 aille s’éparpiller à quelques encablures de Charm-el-Cheikh, entraînant dans sa chute 148 malheureux touristes, et la bien déconcertante remarque d’une envoyée spéciale d’une chaîne française pour que Max prenne enfin la mesure de l’abîme qui le sépare du sens de la solidarité :

 

« A l’hôtel, ceux qui ont vu mourir leurs amis de la veille, ont quelque part honte (sic) d’avoir échappé à la catastrophe ».

 

Max, pas vraiment honteux, mais cependant passablement confus, a choisi de continuer à respirer.

 

Bel effort ou mythe de Sisyphe ?

 

La France est désormais un pays où, selon les propres termes de M. Sarkozy, ministre de l’intérieur (etc.), il importe d’« instaurer un sentiment de sécurité »3. Aussi n’est-ce peut-être pas par hasard que, à la date anniversaire de cette déclaration, l’émission « Envoyé spécial »4 gratifie les téléspectateurs d’un reportage sur les centres éducatifs fermés (CEF), créations du gouvernement Raffarin et du garde des Sceaux, sises dans de plaisants manoirs à l’usage de très jeunes délinquants hautement instables, issus de milieux difficiles, et au dossier judiciaire déjà assez épais. Le tout au grand dam des autochtones qui ont vu plonger en conséquence leurs valeurs immobilières. Au fil du reportage, les contribuables prennent la mesure des efforts fournis par un personnel d’encadrement qui, dans une proportion de vingt-sept contre huit pensionnaires, a la charge de préparer ces derniers à une hypothétique réinsertion sociale, le tout au coût journalier avoué de 570 € pour des périodes de prise encharge limitées, semble-t-il, à six mois. Dix CEF sont actuellement exploités pour un total projeté de 60 en 2010. L’expérience est trop récente pour dresser un bilan, mais il est permis de douter de la rentabilité de l’opération, eu égard à la délinquance juvénile endémique dans les « zones de non-droit » et au rapport nécessaire en ressources humaines. En outre, quand bien même les sports de combat (boxe, karaté, judo) ou la musculation ont prouvé leurs vertus équilibrantes pour le commun des mortels, on peut être surpris de les voir enseigner à des jeunes multirécidivistes dont la violence est le lot quotidien… Pourquoi pas, aussi, des cours de tir au pistolet ?

 

Une parade ?

 

Jean Dutrésor, banquier de son état, m’assure avoir trouvé une parade aux offensives économiques et financières des USA comme, du reste, aux avances indécentes de leurs concurrents européens à l’adresse de la Suisse : notre pays pourrait postuler à devenir la 51ème étoile du drapeau américain. Les USA disposeraient ainsi, à moindres frais, d’une plaque tournante située stratégiquement au beau milieu d’une Europe qu’ils ne désespèrent pas de contrôler complètement un jour… et notre Helvétie, bombardée nouvel Etat du pays le plus puissant du monde, d’un garant contre les exigences des petits dictateurs de Bruxelles. Seuls nos banquiers, m’assure-t-il, en pâtiraient – J.D. n’est plus très loin d’une retraite dorée – et pour ne point complètement abdiquer notre fierté nationale, nous pourrions insister pour que l’étoile prenne la forme d’une croix fédérale… Imparable, en effet, et j’ai dû lui concéder, la mort dans l’âme, que nous en conserverions un tout petit peu plus de souveraineté que dans l’étouffoir européen.

 

Max l’Impertinent

 

 

1 Citation reprise de l’article de M. Yonathan Arfi dans Le Monde du 7.1.2004.

 

2 Loi « bâillon » très comparable à notre lamentable 261 bis CPS.

 

3 Devant l’Assemblée Nationale, le 15.1.2003.

 

4  France 2, 15.1.2004.

 

 

«Vision zéro»

 

Contrairement aux apparences, «Vision zéro» ne désigne pas l’acuité visuelle ou les capacités d’anticipation de nos politiciens fédéraux, mais un catalogue d’idées du projet de sécurité routière en préparation à l’Office fédéral des routes et visant à réduire à zéro – à défaut d’être intelligents, on est au moins ambitieux - le nombre des accidents mortels de la circulation.

 

On se souvient du tollé qu’avait provoqué le projet imbécile de brider à 80 km/h. la vitesse des motocyclettes. Les nouvelles limitations de vitesse à 70/110 km/h au lieu des 80/120 km/h actuels ont aussi passé à la trappe.

 

Parmi les projets toujours d’actualité figurent le port du casque obligatoire pour les cyclistes, l’allumage des feux de croisement obligatoire de jour et le 0 o/oo pour les nouveaux conducteurs. On espère, par la vertu de ces nouvelles brimades, diminuer de façon drastique la prétendue «hécatombe» routière.

 

Le bilan global des victimes d’accidents de la route est de quelque cinq cents personnes par an. C’est à la fois beaucoup et bien peu, si l’on songe au nombre de véhicules en circulation, à la densité du trafic et au nombre de kilomètres parcourus.

 

Un lecteur de «24 heures» reprochait aux journalistes de parler de «victimes de la route», comme si le responsable de l’accident était la route elle-même, alors que, selon lui, c’est toujours une faute humaine qui est à l’origine de l’accident, et donc de l’homicide.

 

C’est partiellement vrai. Il existe aussi des cas où les accidents sont provoqués directement par une erreur dans la conception de la route, ou par un défaut d’entretien du réseau. Et cette seule constatation rend illusoire le rêve caressé par les têtes pensantes de l’Office fédéral, aidées par les têtes vides du BPA, de réduire à zéro le nombre de victimes de la route.

 

Mais curieusement, si l’on s’émeut périodiquement et de façon récurrente du «terrible bilan» routier, on est assez discret sur les infections nosocomiales, c'est-à-dire contractées à l’hôpital[1][1], qui, elles, font entre 3000 et 4000 victimes par années en Suisse, selon les estimations officielles.

 

Les hôpitaux font donc entre 6 et 8 fois plus de victimes, de décès, que la route. Et l’estimation ci-dessus ne tient sans doute pas compte des infections et maladies iatrogènes[2][2] qu’on n’attrappe pas à l’hôpital, mais dans les salles d’attente des praticiens privés !

 

Un patient sur 10 est infecté à l’hôpital. Pour le Dr Jean-Daniel Baumgartner, une grande partie des infections nosocomiales sont inévitables. Pour son confrère le Prof. Didier Piguet, près de 85 % des infections que l’on croyait inévitables peuvent être prévenues si l’on prend les mesures nécessaires.

 

Je n’ai aucune compétence pour trancher entre ces deux éminents disciples d’Hippocrate[3][3], mais je me demande si l’on ne pourrait suggérer à l’office fédéral des routes de calmer ses ardeurs et de transférer une partie de son budget à l’organisation Swiss-Noso, groupe qui réunit les principaux spécialistes suisses de l’hygiène hospitalière.

 

Claude Paschoud

 

 

[1][1] du grec Νοσοκομιον (hôpital), de νοσος (maladie) et κομειν (soigner). Je signale à Mme Francine Brunschwig, qui qualifie cet adjectif de «barbare», que le mot barbare désigne précisément ce qui n’est pas grec, et par extension ce qui n’est pas civilisé. Contrairement à ce que croient les rédacteurs de «24 heures», ne peuvent être tenus pour barbares tous les mots qu’ils ne connaissent pas.

 

2 pour Mme Brunschwig : affection iatrogène = provoquée par le médecin, du grec ιατρος (médecin) et γενεα (ce qui est engendré).

 

3 Barbare du Ve siècle avant J.-C.

 

 

Besoin d’autorité

 

«Le vice essentiel des démocraties est l’absence d’autorité.»

Me Gustave Théry

 

«Le péché avait tout divisé; la grâce va tout réunir.»

Dom Prosper Guéranger : L’Année liturgique, IIe dimanche de l’Avent

 

         Nous sommes de l’avis superficiel que de la confrontation des opinions naît ou peut naître naturellement, dans n’importe quelles conditions, une vérité. Rien n’est plus hasardeux. Et, comme Monsieur de la Palisse, je serais tenté de préciser : à condition qu’on la cherche !… Or, dans les débats démocratiques actuels, il serait assez téméraire de le penser ou de le présumer. Trois articles récents du NF du Valais traitant de tolérance ou d’intolérance1 m’ont conduit à cette réflexion, avec l’émission de France 2, «Cent minutes pour convaincre», d’Olivier Mazerolles, consacrée à Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur.

 

         Pour Oskar Freysinger, «il n’y a pas plus intolérant que ceux qui n’ont que le mot de “tolérance” à la bouche» et il est bien vrai que les antiracistes sont les seuls, avec les derniers racistes, pour qui la race est une idée quasi obsessionnelle. Les hantises de Jean Romain sont religieuses. L’islamophobie n’est-elle pas un piège que tendent les islamistes aux Occidentaux pour les désarçonner, comme le serait l’homophobie par les groupes homosexuels ? Vincent Pellegrini en parle précisément pour en relever les effets sur le PDC, divisé sur le PACS par souci de ne point subir l’étiquette, jugée par lui infamante, créée de toutes pièces par ces groupes de pression en Occident.

 

         Or il m’apparaît que ces trois thèmes sont largement préfabriqués et qu’en traiter entretient les confusions que les auteurs de ces articles sont censés vouloir éviter. Pourquoi cet effet pervers ? Parce que la tolérance même ne veut absolument rien dire quand il n’y a plus rien à tolérer, que tout doit être admis de ce qui n’est pas décrété intolérable par les nouvelles inquisitions, celles qui n’osent dire leur nom. La tolérance ne s’applique qu’à un certain degré d’erreur ou de faute mais se juge nécessairement par une vérité ou un bien de référence. Supprimez cette référence ou relativisez-la à une opinion particulière qui trouve moyen de s’imposer par la politique, le mot et la réalité de la tolérance disparaissent. Il est impossible de pratiquer la tolérance pour quiconque bannit le dogme religieux, les vérités naturelles et l’objectivité du savoir scientifique comme norme impérative du discours public et politique. De par son formalisme individualiste ou collectiviste, la démocratie moderne obéit à une tendance irrépressible de son idéologie propre : assimiler toute vérité à une opinion dès lors qu’elle est indésirable (d’où sa haine du catholicisme comme religion dogmatique et hiérarchique exclusive) et imposer des opinions comme s’il s’agissait de vérités ou de dogmes (le racisme ou l’antiracisme, selon les circonstances, l’antirévisionnisme orienté, etc.) quand de telles opinions sont impuissantes à s’imposer par elles-mêmes, si bien qu’Oskar Freysinger se trompe lorsqu’il qualifie ces réellement faux tolérants de «fossoyeurs de la démocratie». Loin d’en être les fossoyeurs, ils en sont le produit le plus naturel et le plus fatal. Détruisez la démocratie moderne, et vous retrouverez la tolérance avec le goût de la vérité désintéressée.

 

         Pareillement, Jean Romain croit échapper au piège de l’islamophobie en affirmant que sa critique ne porte que sur l’islamisme politique. S’il pense devoir faire une distinction entre l’Islam comme spéculation religieuse et ce qu’il considère, contre la conviction acquise et éprouvée des musulmans eux-mêmes, l’islam comme engagement politique, c’est parce qu’il respecte cette religion, comme tous les chrétiens apostats adeptes du IIe Concile œcuménique du Vatican. Il paie ce faux respect, ce respect politique et lâche, d’une fausse approche de l’Islam, lequel ignore toujours la distinction chrétienne et propre au christianisme, introduite par lui seul dans le monde, entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Par son discours faux, Jean Romain encourage donc les musulmans à persister dans le leur et en particulier à utiliser le mot-clé d’islamophobie, puisque ce mot est réellement efficace sur la plupart des Occidentaux. Pourquoi s’en priveraient-ils ? A une politique investie par le religieux, on n’oppose pas une politique sécularisée mais une alternative politique de même nature mais supérieure sur le plan spirituel. Et telle est bien la religion chrétienne par rapport à l’Islam. Les islamistes sont les meilleurs alliés objectifs des traditionalistes catholiques : ils révèlent la nature du laïcisme, que le pape Pie XI lui-même qualifiait de «peste» des temps modernes, mais, à la différence du traditionalisme catholique, il sont impuissants à dépasser le fanatisme religieux, faute de foi véritable. Le problème des démocraties occidentales n’est pas fondamentalement d’essence politique mais religieuse, et c’est parce que la quasi-totalité de ses intellectuels refusent de le voir qu’ils précipitent nos peuples dans l’islam… Nos intellectuels sont pitoyables.

 

         Vincent Pellegrini se détacherait-il des autres assez nettement ? J’en doute. Ne craint-il pas l’étiquette, qu’il qualifie lui-même d’infamante, d’homophobe ?…

 

         Je répondrai donc à ces trois personnes par le mot que j’aurais prononcé sur France 2, lors de l’émission d’Olivier Mazerolles : «Cent minutes pour convaincre», à la place de Jean-Marie Le Pen  et face à Nicolas Sarkozy : «Je ne parle pas à un Juif !»

 

         Pourquoi avoir honte de leur tenir ce langage quand eux ne cessent de pratiquer le chantage à l’antisémitisme ? Est-ce approuver le nazisme que d’oser demander franchement aux Juifs de France de s’adapter à une nation qui ne s’assimilera jamais à leur race ? Est-ce se montrer injuste envers les Français d’origine juive que d’exiger d’eux ce que tous les peuples exigent de tous leurs naturalisés : rompre avec la nation d’origine ? Si cette exigence s’avère impraticable aux seuls Juifs, alors l’antisémitisme n’est pas un vice mais une vertu. Aucune vertu ne débouche sur des modes barbares de comportement.

 

         Je ne parle pas non plus à un idéologue démocrate moderne, parce que le principe de la parole est l’échange humain finalisé par une recherche commune et sincère, alors que ce type de fanatiques utilisent systématiquement la parole, fabriquent des mots nouveaux à seule fin prouvée d’anéantir tous ceux qui, sans discussion, ne pensent pas comme eux. Si les démocrates modernes veulent réellement cette guerre en permanence, il faudra bien les traiter en ennemis déclarés et non plus en concitoyens, car c’est ce qu’ils sont qui importe, non ce qu’ils pensent être, de mauvaise foi en plus.

 

         Je ne parle pas non plus à un homosexuel, parce que la finalité des lois consiste à ordonner des rapports vrais par le droit positif et non à créer artificiellement des fictions juridiques à seule fin de satisfaire des fantasmes et une volonté de puissance se nourrissant de chantages, y compris par le choix d’un mot. Traiter humainement son prochain ne veut pas dire que l’on doive se rendre complice de sa mauvaise foi, de ses instincts destructeurs, de ses sophismes mensongers. Ne pas oser tenir aux homosexuels ce langage, c’est tout simplement (et je parle en chrétien) ne pas aimer son prochain comme Dieu le veut, en refusant de le défendre parfois contre lui-même. Mais la démocratie moderne, par son esprit délétère et réfractaire à tout ascétisme de la pensée comme des sentiments, n’a-t-elle pas refroidi aussi la charité chez les chrétiens ?

 

         Nous le voyons clairement : tous les grands problèmes de société posés par nos démocraties exigent un supplément d’âme que la politique, livrée à ses propres forces et à ses seules valeurs, est absolument incapable de donner. Les enjeux sont là, il ne faut que les voir. Mais l’aveuglement volontaire n’est-il pas plus fort ?

 

Michel de Preux

 

1 «Analyse de la tolérance» par O. Freysinger et «Le nouveau mot des jocrisses» de Jean Romain, tribune libre du NF dans son édition du vendredi 5 décembre 2003, page 41; sous la rubrique «Non-dits», en page 2, l’article de Vincent Pellegrini : «Le pacs et après ?».

 

 

Bricoles

 

Conquête spatiale

 

         Le président Georges  W. Bush veut qu’on envoie des hommes sur la lune pour préparer une mission humaine vers Mars et d’autres planètes.

 

         Pourquoi ce projet maintenant ?

        

On pourrait imaginer que le président Bush cherche de nouveaux territoires où exercer sa bénéfique activité salvatrice, si son projet ne devait se réaliser bien après son départ de la Maison Blanche.

 

         En fait, le président Bush possède de nombreuses preuves que Saddam Hussein, grâce à un programme spatial tenu secret, a caché ses armes de destruction massive sur une autre planète du système solaire et compte bien qu’elles seront enfin découvertes, fût-ce sous le règne d’un autre président.

 

Liberté

 

         Il paraît que le grand mufti d’Arabie séoudite, le cheikh Abdel Aziz Al-Cheikh, est furieux parce que des femmes séoudiennes se sont montrées sans voile devant des hommes, lors du forum économique de Djeddah. Outre qu’on regrette pour le général Keckeis que ce forum ne se soit pas tenu en Suisse, on constate une anomalie : pour les musulmanes séoudiennes, le summum de la liberté est de ne pas porter le voile; pour celles de France c’est de le porter. Allez comprendre !

 

 

 

Votations fédérales

 

 

Droit du bail : NON !

 

Le 8 février prochain, nous sommes invités à nous prononcer sur le contre-projet que le Conseil fédéral et les Chambres ont opposé, à fin 2002, à l’initiative de l’ASLOCA «pour des loyers loyaux», refusée en votation populaire le 18 mai dernier.

 

Ce contre-projet a le seul mérite de «déconnecter» les loyers du taux d’intérêt hypothécaire de référence, dont l’influence sur le prix du logement n’est plus guère pertinente depuis que les banques pratiquent des taux variables, selon le client. Cette nouveauté devrait faire le bonheur des locataires, puisque la «déconnexion» interviendrait en période de taux hypothécaire bas, et en outre alors que le taux d’inflation est lui-même presque nul.

 

Mais l’ASLOCA fait campagne contre ce contre-projet, tout comme la Chambre vaudoise immobilière et la Société vaudoise des régisseurs et courtiers en immeubles !

 

Cette seule constatation devrait d’ailleurs suffire au rejet : il serait absurde d’imposer de nouvelles règles à des partenaires économiques qui sont unanimes à les trouver mauvaises, et même plus mauvaises que le droit actuel, pourtant insatisfaisant.

 

Les critiques formulées contre le contre-projet du Conseil fédéral ne sont pas les mêmes, on s’en doute. Mais les locataires et les propriétaires se méfient – à juste titre – les uns et les autres de la statistique fédérale mystérieuse, obscure, secrète qui servirait de référence aux loyers admissibles. Cette sorte de «lit de Procuste» qui déterminerait, à 15 % près, le loyer admissible est un instrument fabriqué, semble-t-il, d’une soixantaine de critères, dont l’article 269 du code des obligations (selon le texte qui nous est proposé) ne donne que quelques-uns : situation, surface, état, équipement, âge des locaux…

 

Dans quelle marmite ces légumes seront-ils jetés, avec quelles épices, en quelle quantité chacun (coefficients de pondération), on l’ignore. La Chambre vaudoise immobilière a bien tenté de le savoir, mais elle n’a obtenu que «des réponses floues, incomplètes et partielles d’un office fédéral arrogant, convaincu d’avoir trouvé la pierre philosophale dans un système critiqué par les locataires comme par les bailleurs».

 

Donnons-nous l’occasion de remettre l’ouvrage sur le métier et n’acceptons pas, par lassitude, une solution mauvaise pour le seul bénéfice du changement !

 

«Avanti» ?

 

Les partisans du contre-projet à l’initiative «Avanti» ne devraient se faire aucun souci, puisque, comme ils le proclament, «Tous disent OUI à la mobilité le 8 février 2004 !» : le Conseil fédéral et le Parlement, la Conférence des directeurs cantonaux des transports publics, et ceux des travaux publics, l’Union des villes suisses, l’Union des transports publics, les associations routières et «les» organisations économiques…

 

Et pourtant…

 

Pourquoi suis-je méfiant à l’endroit d’un texte qui confère encore plus de compétences à la Confédération, même dans le domaine des transports publics d’agglomération ?

 

Pourquoi vois-je d’un œil sceptique le chèque en blanc accordé aux Chambres fédérales quant au choix des priorités ?

 

Le service d’information de la Fédération patronale vaudoise, qui recommande de voter OUI, souligne néanmoins que sur les 7,6 milliards que le trafic routier a payés à la Confédération en 2002, seuls 2,8 milliards sont restés affectés à des tâches en rapport avec la route. L’acceptation du contre-projet «Mobilité sur mesure» nous mettra-t-elle à l’abri de ce détournement légal (!) à l’avenir ?

 

Je suis pessimiste. Je voterai blanc.

 

 Permission de tuer

 

Si un détenu, qualifié d’«extrêmement dangereux» est interné à vie sans aucun espoir de libération anticipée ni de congé, il deviendra un fauve à qui on aura ainsi accordé, comme à James Bond 007, licence de tuer qui il veut, sans supplément de peine !

 

Je comprends que, pour certains criminels que les experts jugent non amendables, l’argument sécuritaire prime l’espoir de réinsertion sociale. Mais ne conviendrait-il pas alors d’ouvrir à nouveau le débat sur la peine de mort, sans hypocrisie, dans un Etat où les erreurs judiciaires sont devenues, grâce aux possibilités d’analyses d’ADN, extrêmement peu probables ?

 

Je pense au directeur de la prison, à l’aumônier, aux gardiens, aux codétenus, au personnel infirmier, qui devront subir la loi de ces personnages, lesquels jouiraient d’un pouvoir exorbitant dû à leur impunité garantie pour tout délit futur, y compris l’assassinat, s’ils étaient condamnés à vie, sans espoir de rémission.

 

Sans parler du coût…, est-ce bien raisonnable ? Je voterai NON.

 

C.P.

 

 

 

En feuilletant 24 heures

 

 

Calcul de pour-cent

 

Garer sa voiture en périphérie en empruntant les TL coûtera 98 francs par mois contre 69 aujourd’hui, ce qui représente, pour la rédaction de «24 heures», une augmentation de 30 %.

 

En réalité, l’augmentation de 29 francs représente 42 % de 69 francs.

 

Le calcul avait peut-être été fait par un helléniste. Ou par un barbare ? (7 janvier, pages 1 et 21)

 

 

Anna Lindh

 

Lorsque Mme Anna Lindh, ministre des affaires étrangères suédoise, avait été poignardée, le 10 septembre dernier, dans un grand magasin de Stockholm où elle faisait ses courses, la presse n’avait pas tardé à mettre en cause un suspect dont on mettait en évidence les sympathies nazies. C’est probablement à cette version qu’en seront restés la majorité des lecteurs, car il fallait chausser ses lunettes pour découvir, plus tard, perdu en petits caractères dans les nouvelles du monde, que ce suspect était totalement innocent. Plus tard, toujours en petits caractères, on apprenait qu’un autre suspect avait été appréhendé en la personne d’un Suédois d’origine yougoslave de 25 ans. Protestant tout d’abord de son innocence, M. Mijailo Mijailovic a enfin avoué. Ses motivations ne sont pas politiques.

 

Ouf ! (8 janvier, page 4).

 

Encore Saddam !

 

«Depuis son arrestation, le 13 décembre dernier, à proximité de son fief de Tikrit, le dictateur déchu refuse de coopérer avec les enquêteurs», nous apprend une dépêche répercutée par notre dodu quotidien de référence.

 

Ah ! le salaud. Il nous les aura toutes faites ! (10-11 janvier, page 5)

 

Soupe amère

 

Que de bruit médiatique, grands dieux, pour le départ brutal de M. Ivan Frésard, cuisinier en chef de «la soupe est pleine», divertissement dominical de la Radio suisse romande (la Première) aux prétentions humoristiques. J’ai dit déjà (Pamphlet N° 327) ce que je pensais de ce brouet indigeste et vulgaire, de son animateur et de ses marmitons, les Laurent Flutsch et Thierry Meury, grossiers, pesants, épais. L’un d’eux se croyait aussi des talents d’imitateur et il fallait une bonne dose d’indulgence pour identifier le politicien brocardé. Aucune comparaison possible avec de vrais artistes, comme par exemple M. Laurent Gerra en France !

 

Les gens de goût ont espéré, quelques heures, que la lucidité de M. Frésard aurait pour heureuse conséquence le passage de cette pénible émission à la trappe. C’était compter sans Mme Nicole Tornare, directrice de la chaîne, qui démontre sa capacité d’analyse dans les fières déclarations suivantes : «La direction entendra prochainement les principaux intéressés. Mais pas question d’arrêter l’émission. Nous avons un contrat de confiance avec les auditeurs…».

 

En d’autres termes : «Je vous donne d’abord la solution. Ensuite, je prendrai connaissance des données du problème». (12 janvier, page 21)

 

Assurance invalidité

 

«Contrairement à certaines affirmations des milieux populistes et à diverses rumeurs, les étrangers ne profitent pas davantage de l’AI que les Suisses», explique l’office fédéral des assurances sociales, ce qui donne l’occasion au rédacteur de «24 heures» de se gausser du mensonge et de la mauvaise foi de l’UDC, nommément désignée.

 

Et pour nous démontrer à quel point les rumeurs… et les affirmations des milieux populistes sont fausses, le journaliste nous assène les chiffres officiels : parmi les bénéficiaires de l’AI, la proportion des Suisses (65 %) et des étrangers (35 %) est restée stable depuis 1995.

 

Moi, je veux bien. Mais si la proportion d’étrangers en Suisse est de 25 %, contre 75 % d’Helvètes, n’y aurait-il pas quelque raison de prétendre que les étrangers profitent davantage de l’AI que les Suisses, si leur proportion est de 35/65 parmi les rentiers ?

 

J’ai sûrement tort, puisque, selon M. Claude Ansermoz, l’OFAS a démenti «sans ambiguïté» cette rumeur, chiffres à l’appui…

 

Ah ! bon.(16 janvier page 7)

 

Le ski suisse a du ressort

 

Joli dessin de Burki pour illustrer le malaise du ski suisse. Le dispositif imaginé par l’artiste pour doper nos athlètes à Wengen ne serait, hélas, pas très efficace, car le ressort est du mauvais côté sur le piston. (16 janvier, page 44)

 

C.P.

 



[1][1] du grec Νοσοκομιον (hôpital), de νοσος (maladie) et κομειν (soigner). Je signale à Mme Francine Brunschwig, qui qualifie cet adjectif de «barbare», que le mot barbare désigne précisément ce qui n’est pas grec, et par extension ce qui n’est pas civilisé. Contrairement à ce que croient les rédacteurs de «24 heures», ne peuvent être tenus pour barbares tous les mots qu’ils ne connaissent pas.

[2][2] pour Mme Brunschwig : affection iatrogène = provoquée par le médecin, du grec ιατρος (médecin) et γενεα (ce qui est engendré).

[3][3] Barbare du Ve siècle avant J.-C.