Lausanne 32e année      «ne pas subir»       Avril  2002 No 314







Sommaire :

Editorial
L'éditorialiste tord le coup à quelques vieux mythes qu'on va inévitablement voir reparaître dans la campagne pour l'avortement libre

Vive l’armée !
Expériences récentes du fusilier de montagne Michel P., en cours de répétition.

En direct de Sirius
Max l'Impertinent est allé au cinéma, il est victime d'illusions auditives, il ne partage pas l'avis d'un étudiant bien élevé et s'inquiète des facultés de raisonnement de nos adolescents.

Vaud-Genève : Unis contre la fusion
Présentation du dernier «Cahier de la Renaissance vaudoise»

Le Paradis perdu et retrouvé (I)
Michel de Preux tente un essai comparatif entre le récit de la Genèse, le mystère de la Rédemption et le roman de Louis Gardel : «L'Aurore des Bien-Aimés».

Pitié !
Claude Paschoud ne cache pas la joie que lui ont procuré les résultats du premier tour de l'élection présidentielle en France.

Bloc-notes
L'actualité du mois d'avril en résumé impertinent.
 



 

Editorial

Nous voterons sur la «solution » des délais en matière d’avortement le 2 juin. Déjà, partis et mouvements divers  se mobilisent pour apporter au corps électoral leurs avis éclairés et dûment argumentés sur cette question de vie ou de mort, c’est le cas de le dire. Ainsi, les femmes du PDC viennent de se prononcer en faveur de l’avortement libre durant les douze premières semaines de la gestation – on n’ose plus parler de grossesse, puisque cette dernière aboutit à un accouchement -, allant à l’encontre de la position du Parti démocrate-chrétien qui tient toujours mordicus à ce que le meurtre proprement dit soit précédé d’une consultation obligatoire.

Il y a trente ans que nous nous battons contre la libéralisation de l’avortement. Nous l’avons toujours fait en privilégiant le terrain des principes, en rappelant, en dépit de notre antipapisme atavique, que la vie commence au moment de la conception, que le droit à la vie est intangible – ne figure-t-il pas même dans la Déclaration des droits de l’homme pourtant peu suspecte d’intégrisme ? -, et que la destruction d’un embryon ou d’un fœtus humain n’est rien d’autre qu’un meurtre caractérisé. Nous n’allons donc pas y revenir cette fois-ci. En effet, l’expérience prouve que, pour la majorité de nos contemporains, les principes sont ringards ou, si vous préférez, qu’ils doivent souffrir des exceptions, parce que, quand même, il y des cas où..., langage tenu par d’innombrables bonnes âmes qui raisonnent avec leur cœur plutôt qu’avec leur cerveau, et qui n’ont pas encore compris qu’on ne vient pas à bout des problèmes en les évacuant, mais bien en les résolvant. Il est évidemment beaucoup plus simple de tuer un enfant dans le ventre de sa mère que d’offrir à cette dernière les moyens de le garder au moins jusqu’à sa naissance.

Renonçant donc pour cette fois à parler des principes, nous pensons que le moment est venu de tordre le coup à quelques vieux mythes tenaces qui vont revenir comme un leitmotiv dans la campagne.

Les femmes enceintes en difficulté ne bénéficient d’aucune aide

Ce n’est pas vrai. Nous avons eu à maintes reprises l’occasion de signaler l’existence des SOS Futures Mères qui sont au travail un peu partout en Suisse et singulièrement dans le canton de Vaud. Ces organismes non étatiques mais reconnus d’utilité publique existent, pour certains d’entre eux, depuis plus d’un quart de siècle et apportent une aide matérielle et morale, juridique aussi en cas de besoin. Contrairement à ce que prétendent les thuriféraires de la libéralisation de l’avortement – Ah ! Ah ! Ah ! Si vous croyez qu’il suffit de donner deux cents francs, une poussette et une layette pour régler les difficultés d’une femme enceinte, s’écrient-ils -, la première est la plus importante, car la plupart du temps, les problèmes psychologiques et moraux que rencontrent les candidates à l’avortement sont dus à la crainte de ne pouvoir assumer financièrement leur grossesse et l’éducation de leur enfant, de ne pouvoir payer les garanties de loyer de l’appartement dont elles vont avoir besoin, de devoir interrompre leur formation professionnelle ou de perdre leur travail à la suite d’un licenciement abusif. Si ces difficultés peuvent être résolues grâce à une aide matérielle – qui implique aussi des interventions auprès des patrons et des gérants d’immeubles- , les problèmes psychologiques, moraux  et, accessoirement, juridiques reprennent leur juste place et peuvent être affrontés sans le recours à l’avortement : il est loin le temps où il fallait cacher la honte d’être une mère sans mari, où les enfants sans père étaient montrés du doigt.

L’ennui, c’est que les SOS Futures Mères souffrent de deux maux : d’une part, les organismes de planification familiales et beaucoup des médecins auxquels s’adressent les futures avortées «oublient» de signaler à ces dernières que ces associations existent. D’autre part, leurs moyens financiers sont limités, ce qui les empêche de se faire connaître, car elles ne peuvent dilapider les dons qu’elles reçoivent dans des campagnes publicitaires. Ah ! Que n’ont-elles la chance de bénéficier des quinze millions que Joseph Deiss vient d’offrir à l’Afghanistan pour sa reconstruction – il en est tout fiérot, le chéri, de son pet dans l’eau -, des millions perdus dans Expo.02, des largesses de quelque fonds de solidarité ou des réserves d’or de la Banque Nationale !

L’adoption, c’est pire que l’avortement

Ce n’est pas vrai. Bien sûr, la situation d’adopté peut se révéler difficile à vivre par moments. Mais il n’est pas facile non plus de se retrouver orphelin à un âge tendre, d’attraper la sclérose en plaques à trente ans, de perdre un enfant tendrement aimé, de risquer à tout instant de prendre une bombe sur la figure, d’avoir le ventre creux en permanence ou tout bêtement de subir les atteintes de l’âge. A y regarder de près, aucune vie n’est constamment facile ni systématiquement insupportable. Par conséquent, si seule une vie parfaitement heureuse mérite d’être vécue, il convient non d’adopter la «solution» des délais à l’échelon suisse, mais de rendre obligatoires à l’échelon mondial l’avortement et l’euthanasie, la mise à mort donc, de tous ceux qui sont exposés à une souffrance plus ou moins durable, voire définitive. A brève échéance, le malheur sera éradiqué de cette vallée de larmes enfin débarrassée de l’humanité souffrante. L’acquis social par excellence !

En cas de conception consécutive à un viol, l’avortement est la seule solution

Ce n’est pas vrai. Et l’association «Aide à la mère et à l’enfant», dont l’initiative sera soumise au peuple le 2 juin également, a raison de refuser l’avortement dans ce cas-là aussi. En cas de viol authentique – oublions les nénettes qui jugent commode de transformer en viol caractérisé une relation lapin-lapine avec un inconnu – , le traumatisme provient principalement du viol lui-même. Une femme ne se sentira pas moins salie, moins humiliée, moins désespérée, pour avoir été débarrassée du fruit de cette relation immonde, à condition d’être convenablement soutenue. De nos jours, tout événement susceptible de créer un état de choc voit surgir un «accompagnement psychologique» sans même qu’il soit besoin de le demander. Pourquoi donc un «accompagnement psychologique» adéquat ne permettrait-il pas à une femme violée de mettre au monde en vue d’adoption un enfant qui n’y peut rien ? Ce n’est pas facile, bien sûr, c’est même terriblement difficile. Mais, que diable, la vie n’est pas une opérette !

Et la mort n’est pas une solution.

Le Pamphlet


Vive l’armée !

Le fusilier de montagne Michel P. vient de terminer son cours de répétition. Quoique peu porté sur la chose militaire, il répond toujours bravement aux invitations à venir passer trois semaines en montagne que lui adresse périodiquement son commandant de compagnie.

Ayant été fort mal éduqué par des parents négligents, le fusilier de montagne Michel P. n’est pas toujours très au fait des règles de la politesse. Aussi a-t-il poussé, au début du cours, l’incivilité jusqu’à saluer un supérieur en portant la main à son béret. Devant le regard ahuri dudit supérieur, il a compris de suite qu’il venait de commettre une incongruité et s’est promis de ne pas recommencer.

Hélas, les mauvaises habitudes ont la vie dure. Quelques jours plus tard, le fusilier de montagne Michel P. s’est à nouveau oublié jusqu’à prendre congé de son sergent-major d’un «Je pars» du plus mauvais effet. Heureusement, le sous-officier, soucieux de l’éducation de ses subordonnés, l’a rappelé à l’ordre sans tarder : «Vous sortez de l’école de recrues, ou quoi ? Ici, on est en cours de répétition !»

Le fusilier de montagne Michel P. a demandé pour le lundi de la dernière semaine un jour de congé nécessité par sa formation professionnelle. Il s’en est vu octroyer… trois, au motif que son régiment était en exercice du lundi au mercredi et qu’il ne pouvait donc rejoindre son unité.

Il faut avouer que notre époque manque cruellement de moyens de communication, qu’il est par conséquent impossible de faire savoir à un militaire où se trouve sa compagnie dans le dispositif d’un exercice et que, de surcroît, il ne saurait être question de faire parcourir à pied à un soldat de l’infanterie de montagne la distance qui sépare son unité de la route la plus proche. Faire marcher un fantassin, vous n’y songez pas !

Le fusilier de montagne Michel P. a eu le mauvais goût d’être choqué par l’attitude de ses supérieurs face à ce qu’il croyait être un élément important de la discipline. En revanche, il a trouvé très drôle qu’on lui accorde si facilement des vacances. Parole, il en rit encore.

Nos «partenaires pour la paix» peuvent dormir tranquilles. L’armée suisse leur fournira des soldats indisciplinés, mal entraînés et souvent absents. Mais ils seront de bonne humeur, ces soldats, quand on les verra. N’est-ce pas l’essentiel ?

Mariette Paschoud
 
 



En direct de Sirius
 

Deux films et, pour une fois, du bonheur pur

Il n’est pas nécessaire de répéter ici tout le bien qui a été dit et écrit sur « le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain », simplement rassurant de constater que Marcel Aymé a fait école et que le besoin de merveilleux perdure dans un XXI ème siècle dont l’introduction aurait sans cela surtout été caractérisée par les massacres et les étripailles de toutes natures, et la spiritualité ravalée au niveau de «Baise-moi»…
Avec «Monstres & Cie», les studios Disney prouvent que les productions US, souvent capables du pire, savent encore nous livrer du meilleur et qu’à l’ère de l’image de synthèse et des budgets hors normes, l’esprit humain aidant, il est encore possible d’imaginer de nouveaux contes de fées sans avoir à recourir aux classiques Andersen, Lewis Carroll et autres frères Grimm. Les monstres chaleureux et tendres nous font, l’espace d’une projection, oublier les massacres de Palestine et l’indigence des campagnes électorales d’un système moribond.

Illusions auditives

A la date où je rédige ces lignes (7.4.2002) je souffre, depuis le «11 septembre», d’étranges illusions auditives... A chaque fois que le Président US porte sa main droite sur son cœur et son regard aux profondeurs impénétrables sur la ligne bleue du Jourdain et qu’il tente de rallier les défenseurs du Bien ou qu’il admoneste les forces du Mal, je ne comprends plus son anglais, qui devient pour moi de l’hébreu... l’effet de souffle sans doute ? Ainsi l’entends-je dire : «Grouillez-vous de leur régler leur compte, je ne pourrai pas retenir le reste du monde encore bien longtemps» quand mes amis valides m’assurent avoir entendu : «L’armée israélienne doit immédiatement évacuer les territoires occupés sous peine de rien du tout».

Acculturation

Un beau jour de printemps, Max est abordé sous les arcades d’une place méridionale par un jeune homme bien mis au teint très hâlé qui lui demande de signer une pétition en faveur d’enfants africains.
«Merci», répond-il, «mais j’ai déjà assez à faire ici.»
L’étudiant bien élevé insiste et, devant le refus renouvelé de Max :
«Mais Monsieur, sans l’Afrique, vous n’êtes rien !»
Max n’a pas jugé bon de relever que l’Afrique, il connaissait un peu, ayant vécu suffisamment longtemps au pays de l’Apartheid pour y avoir vu se succéder trois styles de gouvernement différents... Il est cependant évident que l’œuvre de Mozart aurait été considérablement enrichie si ce dernier avait pu bénéficier du rythme et de la sonorité des tam-tams...

TPI (procès Milosevic) – Y-a-t-il une procureuse dans la salle ?

A La Haye, ça traîne, ça traîne... On peut comprendre que Mme Del Ponte patauge quelque peu... Contrairement à Nuremberg, elle n’a qu’un seul prévenu à se mettre sous la dent... et pugnace, le bougre ! Il n’est donc pas si facile de le persuader de se désolidariser de lui-même. Et pour ce qui est des preuves, depuis 1945, le monde a quand même pris la mesure des possibilités hollywoodiennes en matière d’effets spéciaux.

Les zombies du raisonnement

Les enquêtes diligentées tant en France qu’en Italie et en Suisse aboutissent à des conclusions similaires et navrantes : près du quart des élèves de la tranche d’âge des treize-quatorze ans souffre d’illettrisme, ce qui constitue l’étape de sous-développement précédant l’analphabétisme. En passant, il est probable qu’une analyse croisée permettrait de retrouver cette proportion chez ces forcenés de l’affirmation du Moi qui expriment leur «génie créatif» en décorant les murs de nos cités et, d’une manière générale, tout plan vertical susceptible de constituer un support d’expression artistique «multiculturelle» et «chébrane»1... Mais ce ne seraient là que de moindres maux, curables par l’action d’enseignants convenablement formés à leur tâche et la mise en œuvre de produits détergents adéquats. En revanche, il semble que personne n’ait oser relever publiquement les difficultés qu’éprouvent, dans une proportion point encore révélée, les générations «montantes» (?) à bâtir des raisonnements cohérents et à exprimer clairement leurs pensées. La notion de développement,  intermédiaire nécessaire pour passer de l’introduction à la conclusion, leur est aussi étrangère que leur est familier l’emploi d’une télécommande pour «zapper» d’une émission à une autre. Compte tenu de la peine qu’éprouvent ces «surfeurs» de la pensée à organiser la leur, on peut se demander ce qu’ils sont en mesure d’assimiler de celle des autres...
Il n’est pas sûr que le débat démocratique trouve à long terme son compte dans un tel processus de pensée en court-circuit.

Trop tard ?

Au moment de la parution de ce texte, en France les jeux seront faits et le pays se sera donné une nouvelle chance... une sorte de va-tout à jouer au second tour des présidentielles en abandonnant le cycle suicidaire infernal qui, depuis la formule du socialiste Léon Blum, autorisait la qualification de sa droite (molle) comme étant «la plus bête du monde», ou bien il aura définitivement scellé sa disparition en tant qu’entité politique souveraine et il sera trop tard. Sans vouloir jouer les Cassandre, Max redoute la confirmation de la seconde option... Quoi qu’il en soit, il a la faiblesse de penser que ses compatriotes tireraient profit de la lecture de l’interview accordée par Jean-Marie Le Pen à «National Hebdo»2, dans laquelle le présidentiable fait une nouvelle fois la preuve de son patriotisme – un mot qui ne devrait pas prêter à sourire –, de sa clairvoyance et de la cohérence de ses intentions. Mais ce qui intéressera au premier chef les lecteurs suisses tient en quelques lignes qui méritent d’être citées ici : « “Trop tard !” Les deux mots par lesquels MacArthur explique tous les échecs. Avoir su trop tard, avoir compris trop tard, avoir décidé trop tard, avoir agi trop tard.» Le 21 avril, sauf attaque soudaine de lucidité, il sera sans doute trop tard pour la France, mais il sera peut-être encore temps pour la Suisse.
Le réveil de la momie (quand la réalité dépasse la fiction).
«Le temps de l’action est venu»3. C’est sans doute par cette formule émouvante de sincérité – une fois n’est pas coutume – que le Grand Agenouillé de l’Elysée justifie 2514 jours de somnolence en qualité de Chef de l’Etat salarié du peuple français.

Remarque impertinente

Intéressant, le nombre de «manifestations spontanées» avec tee-shirts préimprimés portant mention «J’ai honte» (pour la France) qui ont fleuri dans l’heure qui a suivi la certitude de l’arrivée de M. Le Pen en seconde place pour le deuxième tout des présidentielles françaises.
 

Max l’Impertinent

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1 Max a choisi ici le céfran littéraire qui s’accorde en genre et en nombre, par opposition à celui parlé dans les ZEP (et autres nezos blessissens)...
2 N° 925, 11.-17.4.2002, pp. 1-3.
3 Interview du 7. 4.2002 pour LE FIGARO MAGAZINE, n° 17940, 13.4.2002, page de couverture, reprise comme titre en p. 20.



 

Vaud-Genève
Unis contre la fusion

Comme vous le savez, Vaudois et Genevois se prononceront le 2 juin sur la fusion de leurs cantons respectifs.

Je ne vais pas entrer ici dans une savante argumentation destinée à démontrer l’absurdité de l’idée et à vous convaincre de repousser ce projet farfelu. Ce serait faire injure à votre bon sens et vous seriez fondés à penser que je vous manque de respect, ce qu’à Dieu ne plaise.

Je voudrais simplement vous signaler la publication par les Cahiers de la Renaissance vaudoise1 d’un opuscule intitulé Vaud-Genève Unis contre la fusion que vous pourrez vous procurer en utilisant la carte de commande encartée dans ce numéro. Vous y trouverez sous la plume d’auteurs de sensibilité et de provenance diverses la démonstration – pas vraiment nécessaire, mais, comme on sait, on ne peut jamais prévoir à coup sûr ce qui va sortir des urnes – de l’ineptie que constitue la volonté de faire fusionner deux cantons, certes tous deux dans la dèche, mais néanmoins trop différents par leur histoire, leur mentalité, leurs mœurs politiques et leurs aspirations propres pour pouvoir jamais se fondre en une entité cohérente et viable. Je signale aux amateurs de rire que la contribution d’Alain Charpillod est désopilante, de même  que les considérations ronchonneuses de Pierre-Gabriel Bieri sur les mérites comparés des millefeuilles, ce qui n’enlève rien, bien entendu, à la valeur des autres textes.

Tant qu’à devoir voter sur un projet surréaliste, autant saisir l’occasion de s’instruire et de rigoler.

M.P

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1 Case postale 3414, 1002 Lausanne



Le Paradis perdu et retrouvé (I)
 
 

Essai comparatif entre le récit de la Genèse, le mystère de la Rédemption et le roman de Louis Gardel : «L'Aurore des Bien-Aimés»
 
 

«Là où triomphe l'union, il ne saurait y avoir débauche.»

Nicolas BERDIAEFF : Le sens de la création, chap. IX :
La création et l'amour. Le mariage et la famille, éd. DDB, Paris 1955, page 278.


 
 

Dans l'ordre primitif de la création, la royauté de l'homme sur l'univers, exprimée dans le second récit de la Genèse par ce verset : «Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l'homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l'homme lui aurait donné.» (Genèse I, v. 19), est paisible, et rien ne semble devoir ni la troubler ni la mettre en péril. L'homme est créé dans un jardin paradisiaque dont il est l'achèvement, à la lisière des deux mondes, sensible et angélique. Et Dieu ajoute à cette royauté de l'homme, primitivement solitaire, une compagne, que certains auteurs disent surgie non pas seulement du sommeil d'Adam (voir. ibid., v. 21) mais de son extase en songe durant ce sommeil. Adam, c'est-à-dire l'homme mâle, reconnaît en la femme «l'os de ses os» et «la chair de sa chair» (ibid., v. 23).

Dans cet état de béatitude, Dieu donna au premier couple humain non seulement des dons naturels, mais ce que l'Eglise appelle des dons préternaturels, ainsi nommés parce qu'ils n'étaient pas nécessaires aux besoins naturels de l'homme, comme le sont les facultés du corps et celles de l'esprit, savoir : 1) la science infuse (dont bénéficiera le Christ dès sa naissance terrestre, car l'enfant Dieu n'a jamais eu de maître d'aucune sorte et apprit tout par lui-même, sans aucun risque d'erreur), 2) la préservation de tous les désordres dus à la concupiscence et confirmant en lui une parfaite harmonie entre la chair et l'esprit, et 3) en raison de sa nature partiellement spirituelle, des propriétés typiquement angéliques : l'impassibilité, ou incapacité de souffrir, et l'immortalité ou soustraction à l'usure de temps et à la dissolution de la mort. A ces deux sortes de dons s'en ajoutait un troisième, le plus élevé, la grâce sanctifiante l'établissant dans l'amitié avec Dieu.

Le premier couple humain vivait donc dans un jardin de délices sous le regard de Dieu, à la fois Maître et ami.

Que va faire le serpent, «le plus rusé de tous les animaux des champs» (ibid., III, v. 1) ? Il va introduire un soupçon dans l'esprit d'Eve, la première femme. Il va lui suggérer que Dieu aurait pu dissimuler quelque chose à l'homme afin de préserver sa propre maîtrise sur lui. Pour distiller ce soupçon, il procéda en deux étapes : la première consista à focaliser l'attention d'Eve sur l'interdit divin, l'unique interdit divin : «Il dit à la femme : "Alors Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin. "» (v. 1). Eve consent au dialogue avec le serpent, mais elle rectifie sa remarque dans le sens de la bonté divine : «Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais… etc.» Le serpent n'est pas content du tout de cette remarque et de cette rectification apportée à la sienne, mais il se garde bien de préciser à Eve la cause de son courroux. A celle donc qui vient de lui énoncer la règle divine et sa sanction, la mort, il réplique : «Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal.» v. 5). Le serpent suggère deux choses en distillant le soupçon : que la bonté divine est plus apparente que réelle puisqu'elle cache un mensonge (la sanction est fausse, imaginaire, elle n'est qu'un épouvantail) et d'autre part, Dieu cache par cet interdit une faiblesse secrète, une crainte, celle de voir l'homme devenir semblable à Lui en s'émancipant de son obédience.

La tentation est décidément trop forte : «la femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir l'entendement.» v. 6). On sait la suite.

Mais Dieu, que fait-il ? Se montre-t-il d'abord offensé et agit-il immédiatement comme un maître outragé et méprisé ? Non ! Dieu cherche la rencontre avec le premier couple humain, dont la culpabilité n'est pas imposée par Dieu de l'extérieur (comme le pensait notamment Jean-Paul Sartre : si Dieu est, je ne suis pas; pour que je sois, il faut que Dieu n'existe pas !), par une affirmation de son pouvoir sur la création et sur l'homme; cette culpabilité surgit de l'intérieur même de l'homme, de son cœur divisé, et elle s'accroît dans la perspective d'une rencontre avec Dieu. Aussi, le premier couple, après avoir trahi la confiance divine, fuit Dieu, qui, dans sa douceur persistante, commence par les appeler et par clarifier en eux la conscience de leur nouvel état, signe évident que l'usage de la raison, ainsi que les voix de la conscience sont conservés à l'homme malgré la chute : «Et qui t'a appris que tu étais nu ? Tu as mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger ?» (v. 11). Dieu constate et explique. Il ne juge pas d'abord. Et il n'a pas besoin de le faire, car l'homme se juge lui-même, tout en cherchant, déjà, à se décharger de ses responsabilités sur ses frères : Adam accuse Eve, qui accuse le serpent…Et Dieu leur donne partiellement raison, encore. Il confirme la hiérarchie des responsabilités, mais désormais il parle et agit en maître souverain, non sans annoncer toutefois la promesse du salut : «Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien.» (v. 15).

Dès lors, les rapports entre l'homme et Dieu seront des rapports dramatiquement conflictuels, mais rien cependant n'est perdu; la promesse d'une reconquête par l'homme du paradis perdu est donnée dès après la chute originelle et effectivement, au ciel, les dons préternaturels seront restitués aux élus, parmi lesquels l'agilité, ou faculté de se transporter avec la rapidité de la pensée où l'on veut, et la subtilité, ou faculté de traverser tous les obstacles matériels et celle de se rendre visible ou non. Le Christ en usa dès après sa résurrection.

Mais Dieu fit plus encore : il restitua à l'homme dès ici-bas les dons surnaturels par le baptême et ainsi surenchérit à la promesse mensongère du serpent qui, rappelons-le, avait dit à Eve : «Pas du tout ! …vous serez comme des dieux !» Dans sa magnanimité, Dieu accomplit la promesse du serpent chez tous ceux qui consentiront à rejeter le mal et à obéir à sa loi. C'est l'exigence de foi, dont le modèle indépassable fut Marie, perfection de la création originelle au sein même de l'état de chute de l'humanité.
 

(à suivre)

Michel de Preux



Pitié !

C'est un véritable plaisir esthétique que d'entendre les couinements de tous nos bons démocrates pur porc au lendemain de l'élection française. Leurs réactions et leurs commentaires attestent qu'ils n'ont toujours rien compris au film.

Voilà cinquante ans qu'ils se partagent le pouvoir, qu'ils trempent dans les grandes et petites combines, qu'ils se distribuent entre eux les places, les prébendes, les marchés immobiliers, qu'ils truquent les factures et qu'ils constituent des caisses noires pour emmener leurs familles en vacances lointaines.

Voilà trente ans qu'ils protègent la pérennité de leurs saletés en tentant de diaboliser leur seul adversaire sérieux : avec l'appui d'une presse anesthésiée ou complice, on nous présente depuis la chute du général le Front national comme la résurgence du fascisme, l'extrême-droite, le racisme, l'exclusion, la xénophobie, la peste brune et autres amabilités. A l'inverse, les politiciens du genre Chirac, englués jusqu'au cou dans les «affaires», les vieux staliniens à peine repentis ou les anciennes taupes trotzkystes seraient des modèles de vertu citoyenne, des démocrates sourcilleux (qui ne craignent pas, cependant, de qualifier de «honteux» un score issu légalement des urnes), et des garants d'un avenir radieux.

Qu'ont-ils à nous montrer ? Le bilan du dernier septennat – respectivement du dernier quinquennat – de Supermenteur et de Gnafron est éloquent : régression sur – presque – tous les fronts, en plus de la fameuse «insécurité» qui n'est pas un mythe. Et ils ont l'audace d'être fiers de leurs résultats, ils proclament qu'ils vont continuer dans le même sens, et qu'il importe de faire «barrage à l'extrême-droite». Que va-t-on lui opposer ? Un mur de fausses factures, une phalange de lofteurs ? Des gay prides chaque semaine ? Une loi sur la préférence maghrébine ou sur la semaine de 24 heures ?

On nous informe que des milliers d'étudiants et de lycéens ont manifesté à Paris pour «dénoncer la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour». Que les étudiants et les lycéens, c'est à dire des jeunes filles et des jeunes gens sans aucune expérience ni aucune responsabilité saisissent toutes les occasions de «manif» pour s'amuser, crier et casser quelques vitrines, quoi de plus normal par les temps qui courent ? Qu'en outre, et compte tenu d'une culture politique «correcte», soit véhiculée par la gauche et donc généralement imbécile, ils déplorent l'éviction de Lionel Jospin, c'est dans l'ordre des choses.

Mais en vertu de quel principe s'autorisent-ils à «dénoncer» la présence de tel candidat au deuxième tour ? Est-ce que je dénonce le maintien de Chirac, moi ? Je le déplore, je le regrette, et si j'en avais le pouvoir, j'inciterais le président à renoncer tout de suite mais je ne dénonce pas les règles du jeu après le décompte des points.

Les commentateurs patentés de la politique française se contentent aujourd'hui de se lamenter, de crier au péril imminent, de dire leur honte, de déchirer leurs vêtements en lambeaux et de se couvrir la tête de poussière.

En continuant de diaboliser l'électorat du Front national et du MNR, en jetant le discrédit sur le vote protestataire de Français intelligents, honorables et patriotes, de droite et de gauche, les caciques du parti socialiste et du RPR n'ont rien, en échange, à nous proposer que leur propre bilan qui est consternant.

Le deuxième tour sera moins intéressant que si l'on avait pu compter sur un duel Jospin-Le Pen, sur l'affrontement de deux philosophies politiques, de deux conceptions de la France. Nous n'aurons, le 5 mai, que la mobilisation désespérée des copains et des coquins face à l'espoir du renouveau, à la fierté nationale, à la probité intellectuelle et privée, à une volonté de vraie justice sociale, toutes notions qui leur font horreur parce qu'elles impliquent aussi le juste châtiment de leurs petites et grandes affaires puantes.

Et si, pour faire à nouveau mentir les sondages, les Français renvoyaient aussi Jacot et Bernadette en Corrèze ?

On ne sait pas ce que vaudra Le Pen comme président de la République. Ce dont on est sûr, en revanche, c'est que voter pour Chirac, c'est comme si on avait rappelé Brugisser pour diriger Swiss Air Lines. Pitié !

Claude Paschoud



Bloc-notes

Bébé cloné

Le gynécologue italien Severino Antinori, 56 ans, «l'accoucheur des grands-mères», annonce le lancement de la première grossesse d'un embryon humain cloné. C'est un tollé. «Délire ! folie ! nausée !» sont les réactions qu'on entend dans le monde entier.

La possibilité de se reproduire soi-même ou de rajeunir à l'infini afin de se prolonger au-delà de la mort a toujours été un rêve de l'humanité. Mais le Dr Antinori n'est pas le Dr Faust. Imaginez qu'on nous clone Claude Ruey et qu'on l'ait encore 200 ans ! L'horreur absolue.(8 avril)

La dernière ânerie du BPA

Le Bureau suisse de prévention des accidents (BPA) s'est déjà signalé de nombreuses fois à notre attention par des âneries de différents formats. Rappelons, pour mémoire, sa campagne en faveur du baudrier de rétention (dite improprement : ceinture «de sécurité») lors de laquelle le BPA nous prédisait que la ceinture allait sauver, en Suisse, plus de vies que la route n'avait jamais fait de morts.

Aujourd'hui, les instituteurs retraités qui œuvrent au BPA ont réduit leurs ambitions : ils visent l'objectif «zéro mort» sur les routes, grâce à un catalogue de mesures, parmi lesquelles une limitation générale de la vitesse encore abaissée sur les routes (70 km/h) et les autoroutes (110 km/h).

A l'étude au département fédéral de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication, c'est tout un train de «restrictions impopulaires» qui seront présentées en juin au public, de façon à transformer en affreux cyniques tous ceux qui auront l'audace de s'élever contre des mesures visant à sauver des vies. C'est «24 heures» qui l'affirme, en ces termes.

Il n'y a qu'un seul moyen d'atteindre l'objectif «zéro mort», sur les routes, c'est d'y interdire la circulation automobile. Pour le reste, les têtes pensantes du BPA sont des pieds, comme d'habitude. (11 avril)
 

De quoi se plaint-il ?

Son Excellence Thomas Borer a bénéficié, jusqu'à maintenant, d'un statut privilégié. Non seulement ses menus frais étaient pris en charge par le Département fédéral des affaires étrangères, mais ceux qui ne l'étaient pas, notamment les honoraires des putains berlinoises téléguidées dans son lit, étaient assumés, et payés d'avance (photographe compris), par l'éditeur du Sonntagsblick.

On sait depuis le 10 avril que c'est Michael Ringier qui dirige la diplomatie suisse et pas Joseph Deiss. A partir du moment où tout le monde le sait, et que le Conseil fédéral est d'accord, où est le problème ? (11 avril)
 

Cours accélérés pour conseillers d'Etat

La Chancellerie d'Etat a eu l'heureuse idée d'organiser des cours d'introduction pour conseillers d'Etat fraîchement élus. A cette occasion, les anciens ont exprimé leur avis. Charles-Louis Rochat se souvient qu'en quittant son bureau de petit patron combier pour prendre les rênes d'un département au budget avoisinant les deux milliards, il n'avait bénéficié que d'une mise au courant minimum : «Une demi-heure avec Claude Ruey et une autre avec Philippe Biéler avant d'entrer en fonction» se souvient-il. Quant à Jean-Claude Mermoud, il avoue : «Il n'était pas évident d'aller demander à son prédécesseur ou à ses collègues plus anciens comment il fallait faire. On préférait montrer qu'on allait y arriver tout seul».

Une heure de formation, et avec de tels professeurs, on comprend mieux pourquoi Rochat est toujours nul. Quant à l'autre Guignol, on se demande encore quand il pourra enfin nous montrer qu'il y arrive tout seul. Et pendant qu'on y est : qu'il arrive à quoi ? (17 avril)
 

Banque cantonale

Dans l'évaluation, au bilan de la BCV, des crédits à risque, le réviseur Ernst & Young avait un avis, le réviseur Arthur Andersen qui a succédé au premier, un autre. En tout état de cause, une telle évaluation est sujette à discussion. Gilbert Duchoud est pourtant limogé par le Conseil d'Etat, sur proposition de Charles Favre, quelques jours avant son départ, parce le patron de la banque avait adopté une méthode d'évaluation (celle approuvée par Ernst & Young et critiquée par Arthur Andersen), et qu'il n'aurait pas fait preuve, dans son rapport à la commission fédérale des banques, de suffisamment d'autocritique.

Si donc vous n'êtes pas coupable de la faute qu'on vous reproche, le fait de désigner le vrai responsable et de refuser votre autocritique vous sera imputé à crime.

Au fait, quand notre ministricule des finances a-t-il avoué sa responsabilité dans le déficit abyssal de notre canton ? (18 avril)