Lausanne 30e année           «ne pas subir»          Juin  2000 No 296

 
 
 
 

Lausanne et les «sectes»
 

La presse du 26 juin(1)  nous apprend que l'exécutif lausannois a repris sa guerre des tranchées contre la scientologie, et que le député popiste Jean-Louis Cornuz est intervenu au Grand Conseil pour exiger que l'Etat cesse d'accorder une aide aux toxicomanes pour le financement de leur séjour à "Narconon", institution d'aide aux toxicomanes visant au sevrage.

La Municipalité est "plus que jamais déterminée à réagir aux débordements de la secte et à son prosélytisme tapageur". On nous rappelle que "depuis deux ans, Lausanne s'illustre par sa volonté déterminée de restreindre l'usage du domaine public aux scientologues. Lesquels, après diverses péripéties, ne sont autorisés à distribuer leur propagande que quelques jours par mois". On y apprend enfin que lorsque l'Eglise de scientologie a inauguré son exposition itinérante à Lausanne, le 14 juin dernier, les autorités lausannoises ont "dénoncé les agissements de la secte au juge d'instruction, pour violation de l'article 292 du Code pénal, soit pour insoumission à l'autorité".

On se rappelle en outre que la Municipalité de Lausanne s'était illustrée en interdisant le placardage d'une affiche incitant les gens à "penser par eux-mêmes". J'avis consacré à cette ahurissante décision un article(2)  auquel j'aurais peu de chose à changer si je devais le publier aujourd'hui.

Une ou deux précisions cependant : il y a deux ans, j'avouais que je ne connaissais pas grand chose à la pensée de Ron Hubbard, fondateur du mouvement, sauf que celui-ci était parvenu à se faire reconnaître le statut d'"Eglise" aux Etats-Unis et qu'il proposait à ses adeptes des cours assez onéreux supposés leur permettre de se sentir mieux dans leur peau.

Aujourd'hui, j'en connais un peu plus. j'ai lu "Qu'est-ce que la scientologie", pavé de 748 pages à la gloire du mouvement, ainsi que divers textes de son fondateur Ron Hubbard. Invité par M. Montangero au vernissage de l'exposition itinérante, le 14 mai dernier à Lausanne, j'y suis allé en curieux. J'ai failli n'y pas entrer, car les portes se sont ouvertres aux invités avec vingt minutes de retard et j'ai horreur d'attendre.

Rien, dans les panneaux exposés, ne m'a convaincu d'adhérer au mouvement, mais deux éléments cependant m'ont frappé :

J'ai été surpris, d'abord, de la présence parmi les invités de l'illustre professeur Carl Keller, qui n'a pas craint de s'exprimer en sa qualité de chrétien et de spécialiste de l'histoire des mouvements religieux contemporains pour dire son indignation face à la persécution orchestrée à l'endroit d'un mouvement dont il n'est pas membre, mais dont il reconnaît la quête sincère de spiritualité.

J'ai été favorablement impressionné, ensuite, par la sérénité et la joie qui illuminaient les membres de la "secte", qui formaient à l'évidence la majeure partie des visiteurs présents.

Je n'en suis pas devenu un adepte de la scientologie pour autant et la doctrine du maître me paraît généralement mieux adaptée à l'esprit simple, pour ne pas dire simpliste ou manichéen d'un Américain du nord qu'à la psychologie d'un Européen.

Je resterai dès lors résolument imperméable aux cours de dianétique, à l'état de Clair, à la liberté totale, à l'électromètre ou autres "découvertes" plus ou moins ésotériques.

Mais je n'aurais garde de nier que ces croyances ont eu, et ont probablement encore des effets très positifs sur des milliers de gens, qui ne sont pas tous des escrocs soucieux principalement de s'enrichir en vendant à de petites gens désargentés des cours de formation trop onéreux.

On ne saurait nier que le prosélytisme militant et souvent excessivement insistant des jeunes militants scientologues a pu irriter, à juste titre, les paisibles badauds lausannois, peu habitués par les ministres de leur confession à une foi aussi enthousiaste.

Il n'en reste pas moins que, considérés comme membre d'une Eglise ou non, les scientologues, comme les marxistes ou les révisionnistes, comme les catholiques ou les juifs, comme les eurosceptiques ou les partisans de la religion onusienne, les scientologues bénéficient du droit, qui leur est expressément garanti par l'article 9 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales(3), "à la liberté de pensée, de conscience et de religion : ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites".

Ceux qui devraient manifester l'attachement le plus sourcilleux à ces droits et à ces libertés sont évidemment les journalistes, qui se proclament volontiers adversaires de toute forme de censure. C'est donc avec surprise que nous lisons l'éditorial de Michel Pont, dans "24 Heures"(4) : opposant la "quiétude juridique" des autorités cantonales, qui refusent de sévir contre "un mouvement dont le caractère insidieux n'est plus à démontrer" au "courage politique" des autorités lausannoises et à la grande fermeté des Genevois : "il faut de la ténacité pour contrer un mouvement pseudo- religieux qui n'hésite pas à recourir aux tribunaux…"

C'est sans aucune surprise, en revanche, que nous avons appris la volonté des députés français d'instituer une loi permettant de sévir contre les "sectes"(5). Après les lois "contre le racisme" et une législation qui déclare obligatoire la religion de la Shoah, l'idéologie démocratique perd petit à petit sa fausse barbe et se présente de plus en plus ouvertement tel qu'elle est : une dictature féroce de la majorité qui ne tolère même plus qu'on puisse penser autrement qu'elle.

Je souhaite longue vie aux scientologues, aux raéliens, aux Saints des Derniers Jours, aux Témoins de Jéhova, aux astrologes, aux illuminés de toutes sortes et de façon générale à tous ceux qui ne pensent pas comme tout le monde.

"Sachez penser par vous-mêmes" proclamait l'affiche. A la fin du 20e siècle, les autorités politiques légitimes d'une ville d'Europe occidentale, Lausanne, ont interdit la publication de ce précepte. Et il y a des historiens pour se moquer de l'obscurantisme du Moyen-Age !

Claude PASCHOUD

  (1)    «24 Heures» du 26.6.2000  page 13
  (2)    voir notre article «Faut-il brûler les scientologues» in Le Pamphlet No 273 de mars 1998
          disponible sur Internet à l'adresse : www.pradoz.com/pamphlet
  (3)    CEDH entrée en vigueur pour la Suisse le 28 novembre 1974 (RS 0.101) art. 9
  (4)    «24 Heures» du 26 juin, page 2
  (5)    sur la définition des sectes, voir notre article «Courageux combat»
        in Le Pamphlet No 291 de janvier 2000