Les Français sont des veaux avec de nouveaux numéros

C'est bien connu: les gouvernements révolutionnaires ont besoin de briser l'identité de leurs administrés en dénigrant, voire en occultant, un maximum de repères familiaux, nationaux, communautaires, géographiques ou encore temporels. Parmi ces repères à abattre figurent les immatriculations automobiles, généralement perçues dans notre société comme un signe identitaire.

On a vu, ces dernières années, l'Union européenne mettre un zèle féroce à imposer ses nouvelles plaques d'immatriculation, toutes de la même couleur, toutes bordées du même liseré bleu portant un cercle d'étoiles jaunes, en dessous duquel subsistent – pour combien de temps encore? – les lettres désignant l'Etat où le véhicule est immatriculé. Finie la diversité, finie l'originalité, finie surtout la caractéristique nationale reconnaissable au premier coup d'œil. Certains nouveaux Etats membres de l'Union ont cru pouvoir respecter à peu près la norme européenne en conservant toutefois leur drapeau à la place des étoiles jaunes. Ils ont dû déchanter: ils lésaient en cela le but même de la norme! Bruxelles les a obligés à rentrer dans le rang et – au prix d'un grand gaspillage administratif et matériel – à cacher ces oripeaux d'un nationalisme honni.

La France s'est lancée dans une semblable entreprise en imposant, dès le 15 avril de cette année, un nouveau système d'immatriculation basé sur le modèle: deux lettres, trois chiffres, deux lettres. Les immatriculations évolueront dans l'ordre respectivement alphabétique et numérique, au niveau national; en d'autres termes, aucun des caractères n'aura une quelconque signification géographique, comme c'était le cas précédemment avec le numéro du département. Selon les explications officielles, les nouvelles immatriculations, attribuées «à vie» à un véhicule indépendamment de son propriétaire et du domicile de ce dernier, ont pour but de «simplifier les démarches administratives des automobilistes», d'«alléger les tâches de l'administration» et de «lutter contre la délinquance automobile».

Mais de nombreux automobilistes français ne l'ont pas compris ainsi et ont vigoureusement protesté contre la privation de leur identité départementale. Eh oui: ces départements que les révolutionnaires de 1789 avaient conçus pour anéantir les provinces de l'Ancien régime, ces découpages absurdement cartésiens, artificiellement réguliers par leur taille et par leur forme, benoîtement numérotés dans l'ordre alphabétique, étaient devenus en deux cent vingt ans des repères familiers pour nos voisins. Alors, pour calmer les esprits et «faire passer la pilule», le gouvernement a finalement accepté que le numéro du département puisse être ajouté facultativement, en tout petit sur le liseré bleu à droite de la plaque, comme une décoration. Les Français ont cédé et l'essentiel de l'idéologie est sauf: l'immatriculation elle-même cessera de représenter un symbole identitaire pour ne plus être qu'un insipide numéro de série.

Nous n'attendrons certainement pas longtemps avant que ce vent mauvais souffle sur la Suisse. Nos immatriculations actuelles, ornées d'écussons, soulignent beaucoup trop fortement l'appartenance cantonale; inconsciemment, elles contribuent à rendre plus difficile le bouleversement du fédéralisme souhaité par les «élites». De plus, les numéros se transmettent souvent de parents à enfants comme un héritage familial – tellement incongru dans le monde moderne! Gageons qu'un rapport fédéral viendra bientôt nous proposer de simplifier, d'harmoniser, de suivre les normes européennes, et aussi de tenir compte des habitants qui déménagent de plus en plus souvent d'un canton à l'autre… Le projet échouera sans doute une première fois, mais l'officialité reviendra à la charge, présentera un contre-projet… en nous autorisant peut-être à laisser provisoirement quelques fioritures folkloriques dans les marges de nos plaques. Finirons-nous par céder en nous persuadant – à tort! – que tout cela n'est pas très important?

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