Quelque part entre l’officialité journalistique et les trublions des altermédias
Les journalistes de grand chemin (traduction désormais courante de mainstream) ont un peu les chocottes. Ceux de la presse écrite, donc du secteur privé, doivent inventer de nouveaux modèles économiques face aux grands changements de la société (ces grands changements qu’ils admirent tant par ailleurs): les nouvelles générations ne lisent plus guère, elles sont moins enclines à payer pour s’informer, les abonnements se font plus rares et, conséquemment, les annonceurs publicitaires aussi. Quant aux journalistes du secteur public audiovisuel suisse, ils attendent anxieusement la date du 8 mars en s’imaginant déjà dépérir au cas où ils en seraient réduits à devoir nager dans un peu moins de millions qu’aujourd’hui.
Le discours de ces messieurs-dames, bien coordonné et bien rodé, est toujours le même: notre travail sérieux, soigneux et scrupuleux, empreint de professionnalisme, est un rempart contre la désinformation et les fake news, et donc un garant de notre ordre démocratique fondé sur des valeurs telles que le pluralisme des idées et la libre formation des opinions.
Sur le pluralisme des idées et la libre formation des opinions dans les médias de masse, on pourrait écrire beaucoup de choses… Cela étant, il faut admettre qu’on y trouve probablement un peu moins de fake news grossières que dans les médias alternatifs. Quand on a pignon sur rue, on recourt plus volontiers à la suggestion, à l’insinuation, à l’intonation orientée. On privilégie des termes plus ou moins dépréciatifs lorsqu’on évoque les gens qu’on n’aime pas – et inversement. On donne davantage d’importance à ce qui sert la cause et on étouffe ce qui dérange. La manipulation est professionnelle, discrète et efficace.
En face, dans le foisonnement en pleine expansion des nouvelles sources d’information (médias alternatifs, réseaux sociaux), on ne s’embarrasse pas tant de délicatesse. On y trouve le meilleur comme le pire et, comme on dit, il y a à boire et à manger. Certains créateurs de contenus sont remarquables d’intelligence, d’objectivité et de retenue. D’autres se comportent comme des agitateurs, jouant sur le sensationnalisme de leurs propos ou de leurs images; ou comme des gourous, sachant pertinemment ce que leur cour d’admirateurs a envie d’entendre. Certains exposent bravement et honnêtement ce qu’ils pensent… mais, hélas, ils pensent faux, ou pas du tout. D’autres jouent les prophètes, en se trompant dans 90% des cas. Ce n’est pas parce qu’on est antisystème qu’on est forcément intelligent, ni même forcément honnête.
Cela dit, ce n’est assurément pas le journalisme bon chic bon genre de l’officialité médiatique qui va nous aider à faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Son plaidoyer se résume en effet à: faites-nous confiance, à nous et pas aux autres, car nous sommes animés de bonnes intentions, contrairement aux autres. C’est exactement le même boniment que celui des gourous des chaînes Youtube! Dans les deux cas, on sollicite notre confiance et non notre intelligence; or seule l’intelligence peut nous amener à discerner le vrai du faux, ou le vraisemblable de l’improbable. Face au flot des informations, seule l’intelligence peut développer en nous une méfiance prudente et équilibrée – qui ne soit ni une confiance naïve et conformiste, ni une méfiance obtuse et belliqueuse.
Le véritable défi, c’est de (re-)développer l’intelligence de la population. Si jamais la SSR et la grande presse veulent se rendre utiles…
Pollux
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