Je commente donc je suis

Le monde de l’internet se remplit à une vitesse fabuleuse de nouveaux articles, de nouvelles images, de nouvelles vidéos, de nouvelles contributions sur les réseaux sociaux… mais aussi et surtout des millions de commentaires qui accompagnent chacune de ces publications. Pourquoi diable les individus passent-ils leur temps à commenter ce que publient les autres, alors que dans 99,9% des cas ils n’ont rien d’intéressant ni d’utile à dire?

Passons sur l’orthographe désolante, la syntaxe défaillante, la ponctuation absente… Le problème est plus profond: qu’ils soient quasi illisibles ou soigneusement rédigés, ces commentaires, dans leur immense majorité, n’apportent strictement rien à l’humanité.

Des millions de gens, après avoir lu un article relatant un fait divers, ou une chronique de réflexion (ou de non-réflexion), après avoir vu une vidéo de géopolitique ou de mode vestimentaire, après s’être attendris sur des images de chatons diffusées sur les réseaux sociaux, ou après avoir admiré les photos de vacances postées sur ces mêmes réseaux par leurs amis ou leurs voisins, ont comme premier réflexe d’écrire un commentaire. Mais pour dire quoi?

A quelques très rares occasions, il s’agit de glisser une précision, une anecdote, ou alors un jeu de mots ou une plaisanterie. Mais dans l’écrasante majorité des cas, le commentateur se contente de dire qu’il est «bien d’accord», «bravo continuez comme ça», «vous êtes formidable» (souvent à la suite d’un article bâclé et indigent), ou au contraire qu’il n’est «pas d’accord», que «c’est scandaleux», que l’auteur de la publication est «un pourri, un vendu, un troll» (surtout si l’article est original et pertinent). Mais qui peut bien être intéressé à savoir que telles ou telles personnes ont aimé ou n’ont pas aimé une publication? L’auteur de ladite publication – à moins d’être un narcissique désœuvré ayant le temps de parcourir toute cette avalanche – va-t-il réellement être heureux de savoir que huit mille six cent quarante-trois personnes le félicitent ou que trois mille neuf cent quarante-cinq autres sont persuadées qu’il ne sait pas de quoi il parle? Lorsqu’une erreur mérite d’être signalée, et que le premier commentateur l’a signalée, et le deuxième aussi, est-il nécessaire que vingt-trois autres semi-autistes n’ayant pas lu les deux premiers commentaires se manifestent pour la même raison? Une photo de chaton est-elle plus attendrissante parce que huit cent soixante et une braves dames ont écrit en dessous: «Oh qu’il est attendrissant!»? (Sans parler des trois cent huitante-sept exclamations indignées si un esprit facétieux demande le temps de cuisson…)

Cette manie de commenter les publications des autres ne sert finalement qu’à donner au commentateur lui-même le sentiment trompeur d’exister pendant un bref instant, et à lui permettre d’extérioriser sans trop de dégâts son trop-plein de sentiments positifs ou négatifs. Un acte thérapeutique, en quelque sorte. Faut-il se rassurer en se disant que le stockage informatique de tous ces épanchements est peut-être moins coûteux que les consultations psychologiques ou psychiatriques?

Face à cette débauche d’énergie scripturale extraordinairement vaine et irrémédiablement médiocre, on ressent par moments une forme de haine tenace de l’humanité. On se prend alors à rêver de ces pays où la population n’a pas son mot à dire.

Pollux

Thèmes associés: Humeur - Société

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