Réformés et le féminisme

C’est toujours avec un «plaisir» renouvelé que je prends en main Réformés, le journal des Eglises protestantes romandes. Le dossier du numéro de juin portait sur l’égalité hommes-femmes. Cela ne surprend pas – la grève des femmes ayant été très médiatisée pendant des semaines, des mois, avant la parution dudit numéro.

Il est un type d’argument que j’adore tout particulièrement, tant il est efficace pour ne rien amener au débat: «Le problème, c’est que ces valeurs sont enracinées inconsciemment et qu’elles guident nos perceptions.» C’est ce que j’appelle l’argument de la lobotomie: nous ne sommes pas conscients de nos biais cognitifs. Ce peut être vrai. Cependant, cela permet seulement de dire que «si tu n’es pas d’accord, c’est que tu n’as pas conscience d’être biaisé». Donc, on a tort, mais on ne s’en rend pas compte. Prenons l’exemple de la jeune militante socialiste avec qui on parle d’armée. Si je dis: «Je suis pour», elle me répond: «Si tu dis cela, c’est parce que l’armée t’a lavé le cerveau, que tu es influencé.» Généralement, la personne qui avance ce genre d’arguments part du présupposé qu’elle est, elle, parfaitement neutre, distante du sujet, seule à même de l’appréhender dans son objectivité. C’est aussi l’argument des groupes de défense des homosexuels, qui diront de toutes les personnes opposées à leurs valeurs qu’elles sont secrètement inverties et ne sont féroces que parce qu’elles honnissent ce qu’elles sont elles-mêmes.

Cela ne peut donc convaincre que des gens convaincus. Ce n’est pas un bon argument.

L’article part du principe qu’il n’y a pas grande différence entre les hommes et les femmes, si ce n’est ce qui résulte de la construction sociale. Le point de départ de mes réflexions est l’axiome contraire. Cependant, ce qui me fait réagir davantage, c’est l’apparente contradiction des propos suivants: d’une part, on nous dit que les seules différences sont construites par les humains – je n’ose dire l’homme – et, d’autre part, on nous apprend que les systèmes patriarcaux sont toujours oppressifs, mais que les systèmes matrilinéaires n’ont jamais, eux, «entraîné de domination d’un sexe sur l’autre». Au risque de paraître benêt, j’oserais déduire de cette dernière affirmation qu’il y a une différence, donc, entre les hommes et les femmes. Cette opinion vient sûrement de mes nombreux biais cognitifs, qui altèrent mon sens de la réalité et qui viennent de la construction sociale de ma personne blanche, hétérosexuelle, cisgenre et donc, en un mot, privilégiée. Cependant…

La suite laisse penser que les femmes sont moins bien payées parce qu’elles sont femmes. L’écart de salaire existe. Cependant, l’interprétation diverge grandement selon que l’on veut y voir de la discrimination ou que l’on ne souhaite pas en voir.

Si j’osais pointer une contradiction, je mentionnerais que l’on trouve dans la presse des articles qui indiquent qu’il devrait y avoir plus de femmes dans les conseils d’administration… en raison de leur approche différente. Du coup, cela tendrait à prouver soit que les femmes sont différentes par nature, soit que l’éducation qui leur est donnée leur procure des compétences complémentaires à celles des hommes. Donc, cessons de donner une éducation identique aux hommes et aux femmes sous prétexte qu’ils ne sont pas différents et profitons justement des atouts des uns et des autres. C’est un comble que cette célébration de la diversité vienne d’un conservateur et non pas d’un de ces soi-disant amoureux du progrès.

Ensuite, nous avons droit à une notion très vague, qui permet de dire tout ce que l’on veut: la construction de soi. Qu’est-ce? C’est à mon sens une notion qui ne signifie pas grand-chose. Il est surtout illusoire de prétendre que les préjugés altèrent notre construction, ne nous permettant pas de choisir par nous-mêmes. Je pense que pour découvrir ses «aspirations propres», il faudrait être dans un environnement parfaitement neutre afin d’éviter toute influence extérieure. Cependant, cela signifierait un isolement de la société. Or nous concevons nos aspirations principalement en tant que membres de la société. Prétendre que les préjugés nous empêchent de développer nos aspirations propres est un non-sens, puisque sans la société, ses normes et ses préjugés, nous n’aurions aucune aspiration personnelle, aucun sens du dépassement de soi.

Je profite de l’occasion pour pointer du doigt certains préjugés qui ont cours dans divers courants féministes. Ces derniers veulent que les femmes sortent de la maison pour travailler. Celles qui ne le font pas sont lobotomisées par bla bla bla; on connaît le refrain. Il est navrant qu’on déplore que des femmes préfèrent pouponner plutôt que travailler dans un bureau.

Pour revenir à l’article, on nous explique que les valeurs de la société sont des valeurs d’hommes. Cependant, je n’entends pas les hommes être aussi sévères que les féministes quant aux tâches du foyer. Les premières à les dénigrer sont les femmes qui veulent travailler. Grand bien leur fasse! Mais ce n’est pas une raison pour décourager et surtout dévaloriser les femmes qui font un autre choix. Enfin, avec leur argument de la lobotomie, ce n’est pas, une décision qu’elles prennent elles-mêmes, mais un choix que la société fait pour elles, ce qui justifie de combattre ledit choix.

Certaines jeunes femmes aux études aspirent tout de même à une vie partagée avec leur foyer, ce qui pour moi tend à prouver que l’on peut avoir ses «aspirations propres» malgré les préjugés ambiants.

Je ne pense cela qu’en raison de ma lobotomie, je suppose.

Barberousse

 

1 Réformés, juin 2019.

Thèmes associés: Egalité, discriminations - Religion

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